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Quentin Baraja

Pierrot Destrez

Phatsnicha Thudsuriyawong

Ce contexte a favorisé l’émergence de joueurs de haut niveau « dès les années 70 ». « Chez nous, en France, tout le monde joue à la pétanque un jour et se croit champion du monde. En Thaïlande, ils ont tout de suite compris qu’il fallait mettre une méthode en place, il fallait s’entraîner : ce qu’on fait en général pour les autres sports, ils l'ont fait d'emblée pour la pétanque », abonde Claude Azéma.

Ju - Economie essoufflée

Cette flambée des prix préoccupe de nombreuses personnes à Chinatown. Ju, une commerçante au tablier bleu, pense que la guerre actuelle à la frontière entre le Cambodge et la Thaïlande est à l’origine des difficultés économiques que traversent certains vendeurs.

La septuagénaire est là depuis des décennies et ne se souvient plus de quand elle a commencé. Elle ouvre quotidiennement à 11 h du matin pour finir sa journée à 19 h. « Je n’ai pas trop de clients, regrette-t-elle. Avant, je gagnais entre 300 et 400 bahts (8 et 11 euros) par jour… Aujourd’hui, il y a des moments où je ne fais même pas de bénéfices. »

Un ananas en moins acide, ou une mangue au goût plus relevé? Ju vend un fruit sucré et grillé appelé cassava. « C’est thailandais, précise-t-elle. Mais de toute façon, que je vende des plats thaï ou chinois, ça ne change pas grand-chose, les temps sont plutôt calmes. »

 

Pauline Moyer

Tom Soriano 

Phatsnicha Thudsuriyawong

L’affaissement du sol se conjugue au passé

La montée des eaux à cause du réchauffement climatique et l’affaissement des sols provoqué par le pompage d’eaux souterraines présagent un avenir morose pour la province.

Thanawat Bremard est chercheur associé en sciences sociales à l’Institut de recherche sur l’Asie du Sud-Est contemporaine (Irasec). Il a notamment travaillé sur la subsidence – le terme scientifique pour désigner l’affaissement – dans la région métropolitaine de la capitale thaïlandaise. Il déplore que « dans le discours officiel, l’affaissement à Bangkok est présenté comme quelque chose de résolu, un problème du passé ». Dans un article scientifique sur les contrôles de la subsidence par les agences gouvernementales, il dévoile qu’aucun relevé n’a été effectué dans la capitale entre 2016 et 2022. En 2020, une demande interne de financements pour relancer la surveillance a même été rejetée par la direction du Département des ressources en eaux souterraines.

L’affaissement de Bangkok a pourtant été identifié par les pouvoirs publics à la fin des années 1960, après que la ville s’est enfoncée de 30 à 80 cm en trente ans. Le phénomène a rapidement été attribué à un pompage massif des industries dans les nappes phréatiques. Grâce à un durcissement des lois autour de l’utilisation des eaux souterraines dans les années 1990 et 2000, Bangkok s’est en partie redressée.

Une étude de l’université japonaise Tohoku publiée en 2024 souligne que la ville s’élève désormais d’1 cm par an. Les objectifs sont atteints sur le papier, sauf que cette moyenne ne révèle pas les disparités entre quartiers. Et encore moins le fait que, sur la côte du golfe de Thaïlande, Samut Prakan connaît l’effet inverse : la province s’enfonce de 2 à 7 cm par an selon les zones, d’après plusieurs études. Pour cause, « les industries ont été délocalisées dans les provinces voisines de Bangkok », explique Thanawat Bremard.

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Samut Prakan est désormais l'une des provinces les plus industrialisées du pays, avec, entre autres, des dizaines d’usines agro-alimentaires, de métallurgie ou encore d’assemblage de composants électroniques. Depuis 2006, elle accueille aussi l’aéroport international de Bangkok-Suvarnabhumi. Si les entreprises doivent s’approvisionner en priorité en eaux de surface, dans les faits, elles sont nombreuses à bénéficier de dérogations pour puiser dans les nappes de la zone. Entre 2015 et 2019, la consommation d’eau souterraine des industries de Samut Prakan était trois fois supérieure à celle des habitants.

Par ailleurs, les chercheurs de l’université Tohoku désignent l’aquaculture comme facteur aggravant de la subsidence, les eaux de mer nécessitant d’être diluées avec des eaux souterraines pour équilibrer la salinité. La création des piscines d’élevage entraîne également la destruction des barrières protectrices que sont les forêts de mangrove.

Wisanu Kengsamut, le chef de Ban Khun Samut Chin est conscient des risques. « Mais l’aquaculture, c’est une question de survie pour le village. »

Pooh - Savoir-faire mécanisé

Tous les dix mètres, une nouvelle odeur frappe le nez. La douceur des délices sucrés, frits, bouillis, détonnent avec les émissions prégnantes de pots d'échappement et les émanations d’huile brûlée qui prennent à la gorge. En bout de rue, c’est une fumée âcre qui retient l’attention.

Pooh tient un stand de marrons chauds depuis trente-trois ans. Elle torréfie le fruit à coque dans un cylindre métallique qui brasse des kilos de sable chaud noirci par la chaleur – c’est de là d’où vient l’odeur âcre. « Cette recette de marron est d’origine chinoise. C’est l’une des rares choses qui existe encore telle quelle là-bas. Je pense que les touristes chinois sont surpris de voir qu’en Thaïlande, on utilise des machines plutôt que la force des bras », s’amuse la vendeuse.

Avant d’acquérir le torréfacteur, il y a vingt ans, tout se faisait à la main dans l’échoppe de Pooh. « Ça demandait beaucoup d’effortsIl fallait remuer pendant quarante minutes avec une technique particulière. C’était principalement mon partenaire qui s’en occupait. »

Malgré le tumulte ambiant au quotidien, la commerçante ne se sent pas épuisée. « J’aime travailler ici. C’est peut-être le métier le plus facile de Chinatown ! Si j'avais un restaurant, je devrais tout gérer à l’intérieur. Là, j’ai juste à ouvrir mon stand et à le fermer. » 

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Pooh reconnaît néanmoins que les temps sont durs. Depuis la fin de la pandémie de Covid-19, le nombre de touristes chinois a significativement baissé en Thaïlande, et le phénomène continue de s’accentuer. Si les nombreux étals de marrons chauds qui s'égrainent à quelques mètres d’elle lui font de la concurrence, la vendeuse s’en contente. « Il y a toujours eu autant de commerçants. On est amis en quelque sorte. » Cependant, le coût croissant de la vie et des matières premières a grandement ralenti son activité. « Dans la meilleure période, je pouvais vendre 50 kg de marrons par jour… », se souvient-elle en restant vague sur les quantités qu’elle vend aujourd’hui.

Partir ou s’adapter

Tawin Kengsamut a dû déménager trois fois, à cause des tempêtes et des inondations. Sa précédente maison, faite de bois et de feuilles, a été ravagée en 1997 par la tempête tropicale Linda, qui a fait 164 morts en Thaïlande. Celle dans laquelle il habite désormais a été construite en béton et en hauteur, pour être plus résistante. Malgré tout, lors des inondations dévastatrices de 2011, il a dû se réfugier plusieurs mois sur le toit avec sa famille, à attendre la décrue.

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La famille Kengsamut habite le village depuis cinq générations. Wisanu Kengsamut, le neveu de Tawin, en est le chef. Une position occupée avant lui par sa mère et son grand-père. Il habite à l’extrémité nord de Ban Khun Samut Chin, à l’intérieur des terres. Au rez-de-chaussée de sa maison, il a installé un musée miniature à la mémoire du lieu. Des photos satellites en grand format, placardées au mur, montrent le littoral atrophié. Depuis son enfance, Wisanu Kengsamut est témoin de l’affaiblissement progressif de sa communauté. « Certains sont partis parce qu’ils ne supportaient plus les inondations saisonnières. D’autres se battent parce qu’ils sont nés ici et qu'ils ne veulent pas quitter la communauté », témoigne-t-il.

Ils ne sont aujourd’hui plus que 300 à vivre à Ban Khun Samut Chin alors qu’ils étaient près de 700 en 1974. Ceux qui sont restés l’ont fait au prix de nombreux déménagements. « J’ai changé sept fois de maison et celle où je vis actuellement risque de mourir bientôt », redoute Thong Yoo Chiasamran, installée dans le village depuis 1980 avec son compagnon. Assise derrière son étal, au marché, la femme de 62 ans vend des crevettes, des moules et autres crustacés, pêchés par son fils dans les fermes d’aquaculture face à sa maison. Malgré les tempêtes et les inondations, elle refuse de quitter cet endroit où elle a construit sa vie. « Ici, c’est calme, il y a des arbres, la nature. Ce n’est pas comme Bangkok. »

Tawin Kengsamut a vu son village être englouti par la mer lorsqu'il était enfant. © Lucie Porquet

Tawin Kengsamut, 66 ans, assis sur un hamac dans son jardin, pointe du doigt l’horizon : « Les vagues se sont écrasées dans les maisons et ont tout emporté avec elle. » Il avait à peine six ans lorsqu’une partie de son village, Ban Khun Samut Chin, a été engloutie. Située dans la province de Samut Prakan, dans le sud de la métropole de Bangkok, cette communauté vit au rythme de l’eau qui l’avale. Depuis 1960, année après année, le village recule.

Le temple Wat Khun Samutrawat en est le témoin. En 1974, il se trouvait dans les terres, au milieu des habitations. Aujourd’hui, la pagode et quelques bâtiments sont cantonnés à un îlot, entouré par les eaux du golfe de Thaïlande. Le seul accès : une passerelle ombragée en béton longue de 250 m relie le temple au continent. Au loin, près des poteaux électriques qui sortent la tête de l’eau, était située l’école de Tawin Kengsamut. En cinquante ans, ce sont 2 km² du village qui ont disparu.

Du temple aux habitations, il faut emprunter un réseau de ponts en bois, étroits et branlants, érigés au-dessus des mangroves. À marée haute, l’eau de mer s’engouffre au milieu des racines des arbres et des pilotis supportant les maisons.

Cici - Saveurs recomposées

Dans une rue adjacente à la station de métro, un peu plus calme que l’artère principale, Yaowarat, se trouve l’échoppe de Cici. La quinquagénaire en t-shirt vert vend des sodas et du thé. Sa famille, d’origine chinoise, est présente en Thaïlande depuis trois générations. « Ils ont quitté la province de Canton à cause de la famine et de la pauvreté. Ils sont venus en bateau, présente-t-elle. Quand la première génération est arrivée, elle a apporté avec elle des plats et des éléments culturels de Chine. »  Certaines variétés de nouilles ont par exemple été introduites par les diasporas chinoises.

Mais en plusieurs décennies, les similarités entre la vie à Chinatown et celle dans l’Empire du Milieu se sont dissipées. « Quand les touristes chinois arrivent, ils sont sous le choc. On sert de la nourriture chinoise qu’ils n’ont jamais goûtée chez eux », affirme-t-elle.

Ainsi, les commerçants du quartier se sont adaptés pour plaire aux palais thaïlandais. « Ce qu’on sert ici a le goût de ce que les Thaïs aiment manger. » Toutefois, l’influence des visiteurs chinois, qui représentent un quart des touristes, semble inverser les tendances. « Pour leur plaire, je me suis adaptée et je me suis demandée quels étaient les goûts qu’ils appréciaient. »

Cici repère sur Internet des ingrédients, qui entrent ensuite dans sa carte des boissons. Entre les sodas au citron et au miel prisés des Thaïlandais, on trouve des compositions à base de thé vert, plus aimées des Chinois. « Il y a vingt ans, tous les stands ne vendaient que des plats destinés à la communauté chinoise locale. Aujourd’hui, on voit davantage de nouvelles générations de commerçants s’installer dans ce quartier », explique-t-elle en pointant du doigt la vitrine d’un glacier arrivé il y a deux ans.

Les provinces de l’agglomération de Bangkok plongent inexorablement dans le golfe de Thaïlande. En cause, des politiques publiques centrées sur la capitale au détriment des zones côtières. Les habitants n’ont pas d’autre choix que de s’adapter par eux-mêmes.

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