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Prompt, étudiante établie à Bangkok, prend conscience que « s’occuper de ses parents coûte cher ». Elle est la fille d’un militaire et d’une couturière. Sa mère a un plan de vie pour elle. « Elle veut que je fasse des bonnes études et que je trouve un emploi stable pour financer plus tard une aide à domicile ou une maison de retraite. Mes parents ne veulent pas devenir un fardeau pour moi », présente celle qui poursuit une licence de géographie. Pour la majorité de la population, une retraite dans un endroit dédié aux personnes âgées reste difficilement accessible.
La situation démographique et le changement des mentalités chamboulent le fonctionnement traditionnel de la prise en charge des aînés. « Avec le consumérisme et le rythme effréné de la vie, il faut gagner autant d’argent que possible, analyse Candice. On ne s’attend plus à ce que les enfants prennent soin de leur aînés. C'est donc l'individualisme qui prime, plutôt que les liens familiaux ou communautaires. »
« C'est l'individualisme qui prime »
En Thaïlande, les solidarités familiales sont « profondément ancrées dans nos racines et notre culture », explique Candice. La travailleuse sociale vient d’une province rurale du pays. « Dans les campagnes, cette tradition est très établie, elle se transmet de génération en génération comme une norme sociale. » Mais la population thaïlandaise est extrêmement vieillissante. À cause de ce tsunami gris, une seule personne peut se retrouver à devoir prendre soin de ses parents, oncles, tantes et grands-parents.
Par pudeur ou par honte, nombreuses sont les personnes âgées qui refusent d’informer leurs enfants lorsqu’elles sont dans la précarité. Quelques mètres plus loin, Sitthichai soupire dans sa chemise à carreaux gris : « Je ne veux pas que ma famille soit au courant. Je ne veux pas être un fardeau. » L‘ancien chauffeur de taxi qui gagnait « entre 400 et 500 bahts par jour » a vu ses revenus s’écrouler lorsqu’il a pris sa retraite à 70 ans. « Je touche 700 bahts par mois. Je vis au jour le jour. Mon quotidien commence à la station de bus. Je prends une navette pour aller jusqu’à la gare. Ensuite, je monte dans un car qui m'emmène aux funérailles de la Reine Mère, où de la nourriture gratuite est distribuée. » Ces distributions ont lieu depuis la mort de la mère du roi Rama X. Cependant, elles prendront fin en décembre, à l’issue de cette année de deuil national. Sitthichai poursuit : « Puis, je retourne à la station. Le plus dur au quotidien, c’est d’être affamé. D’être affamé et d’attendre la mort. Personne ne peut m’aider. »
Sonjai, 73 ans, en est un parfait exemple. À l’ombre d’un arbre du refuge, la femme vêtue d’une robe verte se remémore les nombreux métiers qu’elle a fait. Secrétaire, assistante médicale, enseignante, femme de ménage... La pandémie de Covid-19 vient mettre fin à ses activités. « J’ai perdu mon travail et je suis devenue SDF. Je me suis mise à dormir sur une plage de Pattaya avant de revenir à Bangkok et d’être hébergée au refuge. » Sonjai bénéficie d’une formation offerte par le gouvernement dans un local adjacent à l’ancien château d’eau. « J’aime cuisiner ! Mon objectif est d’économiser 3 000 ou 4 000 bahts pour acheter un petit commerce et vendre de la nourriture. » Mère de deux enfants, elle préfère continuer à se débrouiller seule et ne rien leur dire de sa situation : « J’ai de bonnes relations avec mes fils. Mais je me préoccupe de leur ressenti. S’ils savaient que j’étais dans cette situation, ils se feraient du souci. »
Dans une ville où le prix d’un repas avoisine les 50 bahts, « 600 bahts de minimum vieillesse par mois, ça ne veut rien dire », déplore Candice, une travailleuse sociale de 28 ans. Cette dernière se rend quotidiennement au refuge de Pom Prap Sattru Phai. Elle est salariée de la Bangkok Community Help Foundation, une organisation non gouvernementale dont l’une des missions est de distribuer de l’aide alimentaire dans la capitale thaïlandaise. « Pour les personnes les plus pauvres, il faut réduire au maximum le coût de la vie. C'est-à-dire manger gratuitement autant que possible, et ne pas rester à l'appartement pour ne pas consommer de l'électricité… Mais, de l'avis des sans-abris avec qui j'ai l'habitude de discuter, c'est toujours mieux que rien. Certains me disent : “Je garde ça pour mes économies, et je continue à travailler.” »
Vivre grâce aux dons
Face aux insuffisances du système, les situations de précarité deviennent le quotidien de beaucoup de personnes âgées. À 73 ans, celui qui se fait appeler Oncle Aek ramasse des déchets pour compléter sa pension. L’ancien vendeur gagnait auparavant 2 000 bahts par mois. « Quand j’étais jeune, je me suis souvent demandé à quoi ressemblerait ma retraite. Je n’aurais jamais pensé me retrouver dans une pareille précarité », admet-il. Le visage couvert d’un masque chirurgical, il confie devoir trouver 500 bahts supplémentaires pour payer son loyer. Tous les jours, Oncle Aek se rend dans le quartier de Pom Prap Sattru Phai qui abrite un refuge mis à disposition par le gouvernement. Deux châteaux d’eau abandonnés s’y dressent. Des panneaux blancs aux slogans galvanisants y sont placardés. « N’oubliez pas de prendre du plaisir en faisant de nouvelles choses ! » ; « Il n’y a pas de perdants définitifs », peut-on lire. C’est ici qu’une centaine de personnes sans-abri attendent l’arrivée des maraudes. Le vieil homme le reconnaît, « sans ces distributions de repas gratuits je ne m’en sortirais pas ».
En 2025, la Thaïlande devenait le premier pays d’Asie à légaliser le mariage homosexuel. Cette année, elle est en course pour accueillir la WorldPride 2030. Vu d’Occident, cette avancée peut sembler tardive pour un pays perçu comme un refuge pour les communautés queers. L'image est nourrie par l’imaginaire entourant les « Kathoey ». Ce concept séculaire en Asie du Sud-Est, présent dans les milieux ruraux comme urbains, englobe aussi bien les femmes transgenres, les hommes androgynes qu'un troisième genre à part entière. Mais entre visibilité et égalité, le fossé reste profond : le changement de genre à l’état civil demeure interdit et les discriminations persistent dans l’accès à l’éducation, aux soins ou à l’emploi.
Jusqu’aux dernières législatives, Paramee Waichongcharoen siégeait au Parlement sous les couleurs du Parti du peuple. Ex-enseignante de 51 ans devenue conseillère du vice-ministre de l’Éducation, cette femme transgenre consacre aujourd’hui son combat aux droits de l’enfant et aux droits humains, avec une ambition : faire entrer une meilleure compréhension de la diversité des genres dans les écoles thaïlandaises.
À quoi ressemble l’enfance d’une femme transgenre en Thaïlande ?
Il y a une trentaine d’années, lorsque j’étais encore une jeune fille, la société thaïlandaise acceptait très difficilement les personnes LGBTQ+. Dans de nombreuses familles, cela provoque des pressions, parfois des violences. Chez moi, les choses se sont exprimées autrement. Ma famille considérait que ma « différence » pouvait être compensée par la réussite scolaire. Mon père insistait sans relâche pour que je sois une élève exemplaire, et je me suis appliquée à répondre à ses attentes. Après mon diplôme, les tensions liées à mon identité se sont atténuées et j’ai été mieux acceptée.
Avec le recul, je comprends que ce parcours n’a rien d’un modèle enviable pour les personnes queers. J’ai suivi toutes les règles que la société nous impose : exceller à l’école, réussir professionnellement, prendre soin de ses parents, correspondre aux standards de beauté. Comme si nous devions constamment prouver que nous sommes meilleures que les autres pour mériter le droit d’être acceptées. Cette exigence injuste révèle le regard biaisé que la société thaïlandaise porte encore sur les personnes LGBTQ+. Il faudrait être exceptionnel pour faire oublier ce que certains considèrent comme un « défaut ». Or, nous ne devrions pas avoir à compenser notre identité. C’est cette logique même qui est inacceptable.
Quelle place l’école thaïlandaise accorde-t-elle aux jeunes transgenres ?
L’école reflète encore les normes conservatrices de la société thaïlandaise. Aujourd’hui, les élèves transgenres peuvent parfois se maquiller ou porter les cheveux longs, mais ils restent obligés de porter l’uniforme correspondant à leur genre de naissance. Leur identité est donc seulement tolérée, jamais pleinement reconnue. C’est sur ces questions que je travaille actuellement avec le ministère de l’Éducation. Il est urgent de mettre fin au harcèlement et aux violences – qu’elles soient physiques, verbales ou sexuelles – dont sont victimes de nombreux élèves, quel que soit leur genre.
Cela pourrait aussi passer par des cours sur le genre et la sexualité qui obligerait la société à réfléchir à des questions essentielles : qu’est-ce que le sexe assigné à la naissance ? Qu’est-ce que l’identité de genre ? Quels droits doivent être garantis à chacun ? Et surtout, comment traiter toutes les personnes de manière juste et équitable, quelle que soit leur identité ?
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Comment expliquer le contraste entre l’image de la Thaïlande comme « paradis queer » et la réalité vécue ?
En Thaïlande, le nombre de personnes LGBTQ+ et en particulier de personnes transgenres, peut laisser à penser aux Occidentaux que c’est un « paradis » pour les queers. Mais il s’agit de la partie émergée de l’iceberg.
Personnellement, j'entends encore des gens plaisanter en se demandant si j’utilise les toilettes des hommes ou celles des femmes. C'est impoli, je passe outre, mais je sais que je ne suis pas à plaindre. Pour les autres femmes trans, le principal problème réside dans la recherche d’un emploi et l’acceptation au travail, ainsi que dans la difficulté à progresser dans leur carrière.
Il y a quelques mois au Parlement, nous avons voulu faire passer une loi pour permettre aux personnes transgenres de choisir leur titre de civilité, mais la majorité des députés ont voté contre. Je pense que la société thaïlandaise ne considère pas tout le monde comme égal. Et la communauté LGBTQ+ n’est pas la seule oppressée.
Est-ce que vous voyez les choses changer ?
Pas avant de nombreuses années. La société thaïlandaise reste profondément marquée par une culture autoritaire et conservatrice, enracinée dans les mentalités à cause de la dictature. En Thaïlande, on entend souvent dire que les droits humains seraient une invention occidentale. Mais je crois que les droits humains ne sont ni occidentaux ni thaïlandais : ils sont universels. Ils relèvent avant tout de la dignité et de l’humanité de chacun. Il en va de même pour la démocratie. Elle ne devrait pas être perçue comme un modèle importé de l’Occident, mais comme un principe fondamental qui appartient à tous les humains.
Zoé Fraslin
Phatsnicha Thudsuriyawong
Comme 90 % des Thaïlandais et des Thaïlandaises, ils perçoivent un minimum vieillesse de 600 bahts par mois à partir de 60 ans, soit un peu moins de 16 euros. Cette allocation universelle est rehaussée chaque décennie de 100 bahts, jusqu’à atteindre 1 000 bahts par mois pour les citoyens de 90 ans et plus. « Mais ce n’est pas assez pour tout payer », surtout dans une capitale où « les prix ne font qu’augmenter », regrette le couple. Ce revenu concerne les travailleurs et travailleuses du secteur privé, ainsi que celles et ceux du secteur informel n’ayant pas déclaré leurs activités, soit la moitié de la population en âge de travailler. Seuls les fonctionnaires ne perçoivent pas cette allocation : ils cotisent à un régime spécifique qui leur garantit une pension mensuelle, financée en partie par l’État. L’épargne vers des fonds de retraite privés est une solution choisie par d’autres. Elle reste malgré tout à la marge en Thaïlande.