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Des varans dans le parc Lumpini. © Mahault de Fontainieu

Vue d'une des voies rapides qui fendent la ville. © Maud Karst

Kim Irvine est professeur à l'université Thamassat. © Titouan Catel--Daronnat

Au quartier royal, tout le monde se tient à carreau

À quelques rues de là, il y a bien un endroit où il faut se tenir à carreaux. L'un de nos camarade en a payé le prix : 2 500 bahts (ou 65 euros) pour avoir allumé une cigarette sur l'avenue Ratchadamnoen, inspirée directement de l’architecture des Champs-Élysées. Ce large boulevard de cinq voies où défilent voitures, bus et scooters est agrémenté de portraits royaux tous les 50 m. Elle est coupée en deux par le monument pour la démocratie, un édifice qui rend hommage au coup d'État de 1932 qui a installé la monarchie constitutionnelle, toujours au pouvoir, et aux forces armées qui l’ont soutenu. Il est aussi devenu un lieu emblématique de manifestation : en 2021, il a été recouvert d’un drap rouge lors des rassemblements pour l’abolition du crime de lèse-majesté. En poursuivant, on passe devant notre hôtel, le Royal Rattanakosin, ancien nom du royaume de Siam. Adossés aux murs jaunes du bâtiment, huit sans-abris tentent de se protéger de la chaleur. Dix minutes plus tard, le trottoir est désert. Au même moment, trois hommes en uniforme passent.

Enfin, on débouche sur la ligne droite menant au palais, bordé par la Cour suprême et par le ministère de la Défense. Sur ce dernier kilomètre, le vide : aucun chariot déambulant pour proposer boissons ou brochettes. Pas de vie dans la rue, en dehors de rares groupes de touristes et des tuk-tuks qui attendent des clients. On retrouve les marchands sur les trottoirs, le long du canal derrière Ratchadamnoen. Noi, 58 ans, en fait partie. Sur une table, il vend batteries portables, coupe-ongles et médaillons de Bouddha. Comme de nombreux vendeurs informels, il est de plus en plus ciblé par les politiques de « nettoyage de rue » : « Avant je vendais dans un autre marché de Bangkok mais aujourd’hui ce n’est plus autorisé, alors je suis venu ici. » Autour, d’autres commerçants profitent du calme pour faire une sieste. « Certains habitent trop loin pour faire l’aller-retour tous les jours, raconte le Bangkokois, alors ils dorment ici, prennent une douche le matin puis retournent travailler. »
On les retrouve à la nuit tombée sur les bords du canal, entre les groupes de jeunes venus boire quelques bières, les stands de massage improvisés et les pêcheurs silencieux. Tous profitent de la fraîcheur (relative, sous 29 degrés) et d’un peu de tranquillité, enfin.

Mahault de Fontainieu, Gaïa Herbelin et Nutwaree Titwattanasakul

Khao San Road, la rue des touristes

En nous engageant sur Khao San Road, nous sommes interpellées par un jeune homme tenant une pancarte : un joint acheté, un joint offert. Une offre alléchante qui n’est dépénalisée que depuis 2022, une astuce du gouvernement pour relancer le tourisme après le Covid-19 qui a fait un gros trou dans l’économie thaïlandaise. Cette opportunité est devenue un véritable business florissant dans ce spot incontournable. Image épileptique de la nuit touristique bangkokoise, la rue est un enchaînement de boîtes de nuit, de magasins attrape-touristes sur une centaine de mètres.

Une flopée d’étrangers se balancent  en se tenant par les épaules. Tous chantent à l'unisson Let it be des Beatles, devant un groupe de musiciens reprenant des classiques rock. Une trace des années 1970, où la Thaïlande accueillait les permissions des soldats américains au moment de la guerre du Vietnam.

Plus on s’enfonce dans cette artère de néons fluo, de strass et de fond de teint dégoulinant, plus nous comprenons qu'ici rien ne semble impossible pour satisfaire les envies des étrangers. Entre un salon de massage thaïlandais à la chaîne et un food truck de pad thaï, un stand de tir propose de choisir entre une AK-47 ou un Glock pour trouer la tête de HunINSECSen, le Premier ministre cambodgien. « C’est parce que nous sommes en guerre contre eux », justifie avec un grand sourire Kaï, le tenancier du stand. « J’aurais pu mettre aussi Trump, mais ça aurait réduit ma clientèle. » Quelques mètres plus loin, un homme nous invite à un ping-pong show. Nous qui croyions que c'était un mythe. Il existe donc vraiment des gens qui paient pour voir des prostituées lancer des balles de ping-pong avec leur sexe ? Dans cette ambiance permissive, beaucoup de touristes dépassent les bornes.

À Khlong Toei, le marché qui fait vivre la ville

Il est 6 h et les moines viennent récolter l’aumône comme tous les matins. À leur arrivée, Mae Anong attrape un sac en plastique, le remplit d'un peu tout ce qu'elle a sur son standI : des sachets de soupes, de riz et de légumes. Puis le dépose dans l’urne en métal du jeune homme habillé en étoffe safran en se prosternant en avant. Quelques secondes plus tard, elle se redresse et le moine continue sa route pieds nus. Nous la questionnons : « J'en vois passer dix le matin », s'amuse-t-elle.

Cela fait trente ans qu’elle est installée dans cette échoppe de rue qui ne vend que des plats végétariens. Comme tous les restaurateurs de la ville, elle se fournit au marché de Khlong Toei, le plus grand marché de gros de la capitale. Relié au port industriel qui donne sur le Chao Phraya, la « Rivière des rois », il se situe au centre du plus grand bidonville d’Asie du Sud-Est. Depuis les années 1950, des milliers d’exilés ruraux et de Birmans viennent s’y installer, attirés par la demande de main-d’œuvre. Aujourd’hui, les 12 km² accueillent près de 120 000 personnes en situation précaire, qui sont indispensables au fonctionnement de la cité.
 

La communauté déplacée de Phaya Thaï 

La communauté Boon Rom Sai, logée le long des voies ferrées dans le quartier de Phaya Thaï, est directement touchée par ces projets de développement. P'Ti, le leader désigné du groupe, explique : « En 2019, on nous a annoncé qu’un projet de train à grande vitesse allait relier les trois grands aéroports de Thaïlande. Comme notre communauté se situe sur le terrain de la société des chemins de fer thaïs (SRT), ils nous ont dit qu’on devrait partir. » C’est le début du bras de fer. D’un côté, quelques centaines de foyers pauvres, installés informellement sur un territoire pour lequel ils ne détiennent pas de titre de propriété, mais qu’ils ont fait leur. De l’autre, l’administration de la métropole de Bangkok et la SRT, représentée par le gouverneur de la société ferroviaire de l’époque, Nirut Maneephan.

P'Ti nous conduit au travers des maisons temporaires de Boon Rom Sai, celles qui remplacent leurs habitations détruites. L’une est faite de tôle peinte en rose, rouge et gris. À l’intérieur, des banderoles et des images imprimées documentent leur lutte pour obtenir des conditions de déplacement décentes : sit-in, manifestations, visite du gouverneur en 2022. Le chef raconte aussi les pressions : « Un jour, des policiers accompagnés d’employés de la société de chemin de fer sont venus toquer à chaque maison. Ils ont dit que les habitants allaient être arrêtés, et qu’ils devraient payer rétroactivement pour les années d’occupation du terrain. Des sommes de plusieurs centaines de milliers de bahts. »

Face à ces pressions, beaucoup sont partis d’eux-mêmes. Les autres ont obtenu la location d’un terrain sur lequel ils pourront construire des maisons à eux, une opportunité qui leur ouvrira des droits qu’ils n’avaient pas auparavant, comme un accès à l’eau courante, à l’électricité et à des prestations sociales. Bien plus durable que les 5 000 bahts (soit environ 131 euros) de dédommagement initialement proposés. Pour P'Ti, cette victoire est en partie due à une évolution du regard extérieur sur leur communauté : « On ne nous comprenait pas. On nous attaquait, nous disait que nous n’avions pas à être ici. Alors nous avons mis en avant nos métiers, pour montrer que nous sommes ceux qui nourrissent et rendent service à la ville. Chez nous, il y a les femmes au foyer, les agents de sécurité, les chauffeurs de moto-taxi, les vendeurs de riz gluant, de porc grillé et de salade de papaye. Les gens de ce quartier n’ont-ils jamais mangé ce que nous produisons ? »

Dans la communauté de Kiak Kai, un groupe s’attelle à tendre une bâche au-dessus d’un canapé pour le protéger des pluies futures.

© Titouan Catel--Daronnat

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