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Ovules congelés pour 5000 euros

Aujourd’hui, dans la capitale comme dans nombre de pays qui ont connu un boom économique, une tendance prend de l’ampleur : celle d’un « changement de valeurs qui a fait passer la réussite personnelle et la liberté individuelle avant la parentalité comme critères d'une vie épanouie », souligne le docteur en démographie de l’université de Thammasat, Teera Sindecharak. « L'essor rapide de l'enseignement secondaire et supérieur – en particulier chez les femmes – a considérablement repoussé l'âge du premier mariage et de la première naissance », précise-t-il. Étudiante en pharmacie de 33 ans, Ice souhaite avoir des enfants, mais seulement « dans un meilleur système économique ». Son petit ami travaille dans l’entreprise familiale, et elle-même sait qu’elle finira par bien gagner sa vie. Mais pour l’instant, Ice dit tout simplement ne « pas avoir le temps » d’être « une bonne mère ».

Pourtant, choisir de retarder la maternité est un luxe dans une société internationalement réputée pour ses capacités médicales de pointe en matière de procréation. Entre les cossus immeubles vitrés du « Times Square de Bangkok », de nombreuses cliniques privées proposent aux femmes de jouer contre leur horloge biologique en congelant leurs ovules. Parmi elles, l’établissement Jetanin, installé ici depuis trente ans. Sur son parvis, de petites robes et accessoires pour enfants sont alignés sur des portants, en offrandes à la divinité bouddhiste Guanyin, généralement invoquée dans les prières sur la fertilité. « C’est très à la mode en ce moment, détaille la clinique. Pour congeler ses ovules, il faut débourser 200 000 bahts par an (5 270 euros), à renouveler chaque année en fonction de la qualité des ovules. » Des tarifs bien trop éloignés des réalités du pouvoir d’achat des Thaïlandais eux-mêmes.

Croisée non loin de là, dans le grand complexe commercial CentralWorld où elle est venue faire du shopping, Jote, productrice de contenus publicitaires de 35 ans, a choisi de prioriser sa propre liberté : « On a réfléchi au fait d’avoir un enfant mais on ne se sentait pas prêts à assumer des responsabilités envers qui que ce soit. » Rejointe par son petit-ami Aof, elle reconnaît avoir fait face à une pression familiale, mais considère faire partie d’une génération « où c’est accepté de ne pas en avoir ». Pour le couple, ensemble depuis huit ans, la priorité, c’est de voyager à l’étranger. Mais au-delà des trajectoires individuelles, la remise en question de la parentalité prend aussi, chez une partie de la jeunesse thailandaise, une dimension profondément politique.

Usage croissant de contraceptifs

Selon le centre de recherche indépendant thaïlandais 101 Public Policy Think Tank, élever un enfant coûte environ 150 000 bahts par an (près de 3 960 euros). Si cette charge est en théorie partagée entre l’État, via des aides publiques, et les familles, beaucoup de parents engagent en réalité des dépenses bien supérieures pour tenter d'ouvrir de meilleures perspectives à leurs enfants. À Bangkok, cette fracture sociale s’inscrit très tôt dans les trajectoires familiales. L’école publique demeure quasi gratuite mais, dans l’espoir d’offrir un autre horizon social, de nombreux ménages se tournent vers le privé, où les coûts s’envolent : de 150 000 à 400 000 bahts par an, jusqu’à un million pour les établissements internationaux les plus prestigieux. 

Une partie de cette chute spectaculaire de la natalité trouve ses racines dans les années 1970, à une époque où la population thaïlandaise croît à un rythme insoutenable, notamment pour les services publics, et où une famille compte en moyenne cinq enfants. Pour lutter d’abord contre la pauvreté, puis plus tard contre la crise du Sida ayant durement touché le pays au point d’en faire un des principaux foyers asiatiques du virus, l’économiste Mechai Viravaidya lance, avec son association Population and community development association (PDA), une politique de sensibilisation ludique pour démocratiser l’usage du préservatif. 

Dans les écoles comme dans les campagnes, il multiplie les initiatives : concours de gonflage de préservatifs, distributions lors d’événements publics ou encore vasectomies gratuites. Surnommé « Mr. Condom », il contribue à faire chuter massivement le taux de croissance démographique. En près de cinquante ans, l’usage de la contraception chez les femmes est passé de 15 % à 73 %. Autre objectif en substance, « donner le choix aux personnes », comme l’explique Wilas Techo, actuel président de PDA. « Plus on a d’argent, plus on peut avoir d’opportunités dans la vie. Aujourd’hui, l’enjeu pour la Thaïlande est de réduire ces écarts. »

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Face à ce constat, le ministère de la Santé a annoncé en février déployer une nouvelle stratégie globale intitulée « Chaque naissance compte », afin de soutenir les Thaïlandais qui souhaiteraient devenir parents. Parmi les mesures annoncées, des subventions pour la garde d'enfants, un meilleur congé parental ainsi qu’un soutien au logement pour les familles. Mais certaines associations de lutte contre la pauvreté craignent un manque de suivi financier et une instabilité politique qui pourrait empêcher la pérennisation de ces initiatives, encore au stade de simples orientations.

En Thaïlande, 61,4 % des femmes qui avortent sont déjà mères. La question n’est plus seulement celle du désir d’enfant, mais de la possibilité économique d’en accueillir un. Dans l’ancien royaume de Siam, les nouveaux nés se font rares avec un taux de fécondité de moins de 1,2 enfant par femme en 2026, bien loin du seuil d’environ deux enfants, nécessaire au renouvellement de la population. Résultat : depuis 2021, le pays est entré dans une phase de déclin naturel de sa population avec à peine plus de 410 000 naissances par an – une bascule silencieuse et singulière pour un pays encore considéré comme émergent.

À la sortie de la crèche de l’hôpital Siriraj à Bangkok, le plus ancien complexe hospitalier de Thaïlande, Nana, 2 ans et demi, enfile ses chaussures sous le regard de sa mère. Ses couettes brunes rebondissent, son sourire ne la quitte pas. Elle est fille unique. Les dernières statistiques officielles montrent que 58,1 % des naissances enregistrées en 2023 étaient des premiers enfants, comme elle, contre seulement 30 % de deuxièmes (34 % en France). « J’aimerais vraiment avoir un second enfant, confie Nook, sa mère, mais financièrement, ce n’est pas possible. » À 39 ans, cette employée hospitalière gagne « environ 35 000 bahts par mois » (922 euros), tandis que son mari « en perçoit 26 000 », dans une ville où le salaire moyen s’élève à 580 euros par mois. Le couple dit consacrer près de 20 % de son revenu mensuel commun à sa fille, dont la moitié pour cette crèche réservée au personnel hospitalier. Dans les structures locales fréquentées par la classe moyenne, les frais varient généralement entre 80 et 395 euros par mois. Les crèches privées, elles, peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers de bahts par mois.

La natalité faiblit, avec un taux de fécondité à moins de 1,2 enfant par femme. Si les problèmes financiers apparaissent comme un élément central, plusieurs facteurs expliquent le phénomène : contraintes matérielles, quête de liberté et, chez certains, rejet politique.

À l’est de Bangkok, dans l’Eastern Economic Corridor, les data centers poussent à grande vitesse tandis que les projets liés à l’IA se multiplient. Une transformation rapide qui suscite espoirs économiques et inquiétudes concernant leurs impacts sociaux et environnementaux.

Dans l’hémicycle, les écrans s’éteignent, les traducteurs rangent leurs casques… Sur le panneau des votes, le message est clair : l’Union européenne (UE) a choisi ses priorités pour les huit prochaines années. Elles ne sont pas sociales. 

Ce budget consacre une nouvelle religion bruxelloise : défense, sécurité, compétitivité. Les lignes pour l’armement commun et la protection des frontières explosent, tandis que les budgets sociaux reculent - à l’image du Fonds social européen (FSE+), pilier de l’emploi et de l’inclusion, qui voit son rôle affaibli.

Pour financer ces priorités, les députés ont approuvé un budget européen plus ambitieux encore que la proposition de la Commission pour 2028‑2034. Un bras de fer s’engage désormais entre les institutions. Plusieurs États membres acquis à des politiques austères refusent toute hausse budgétaire. 

En réponse, l’exécutif européen a proposé de fusionner la gestion des fonds alloués à la cohésion, l’agriculture, la migration et la sécurité, ce qui risque de favoriser des arbitrages rapides en faveur de la défense ou de la compétitivité. Le Parlement refuse et défend le maintien de garde-fous sectoriels. Les députés rappellent que la simplification ne doit pas sacrifier la transparence ou le contrôle démocratique. 

En toile de fond : la guerre en Ukraine et l’embrasement au Moyen‑Orient qui fait décoller les prix du pétrole. Ursula von der Leyen, présidente de la Commission, brandit la facture énergétique pour justifier un saut quantitatif des recettes, et soutient la création de ressources propres à l’UE. Celles-ci pourraient débloquer près de 60 milliards d’euros par an, grâce au marché du carbone mais aussi à de nouvelles taxes sur les services numériques. 

Derrière la routine institutionnelle, les effets sont très concrets : plus d’argent pour les canons et les murs, moins pour les écoles et les politiques sociales. Ce n’est encore qu’une première étape avant l’adoption d’un budget définitif, mais il faudra rester vigilant pour que l’UE ne cède pas entièrement à la peur au détriment de sa promesse sociale.

Salomé Fabre 

Estelle Bouchart, Adèle Tabaali et Fanny Turquais

Carte des pays de l’Union européenne selon les différentes législation sur le viol. Source : Definitions of rape in the legislation of EU Member States by the European Parliamentary Research Service (EPRS). © Adèle Tabaali

Polarisation des débats
Avant le vote, un débat sur ce rapport a eu lieu. Dans un hémicycle quasiment vide, le ton est monté durant deux heures et des propos d’une rare violence ont été prononcés. Les Patriotes pour l’Europe (PfE, extrême droite) et l’Europe des nations souveraines (ESN, extrême droite) ont détourné le débat, pointant du doigt l’immigration. « Les problèmes de viol ne viennent pas de la chambre à coucher, mais de la rue, d'hommes qui viennent d'ailleurs avec des cultures archaïques », assène Irmhild Bossdorf (ESN). Ils remettent le principe de consentement en question : « On ne doit pas réduire ça à un contrat. On va pénaliser les ambiguïtés et la beauté de la compréhension mutuelle », s’exclame Marieke Ehlers (PfE, extrême droite). Tandis que de l’autre côté de l'hémicycle, la majorité de femmes qui se succèdent au pupitre tentent de recentrer le débat : « Arrêtez de vous cacher derrière votre prétendu souci pour les femmes. Quelle que soit la couleur, la taille, la largeur des hommes. Les hommes violent. C'est tout », fulmine Abir Al-Sahlani (Renew, centre-droit).

 

Un texte au futur incertain  

Les eurodéputées restent pourtant sceptiques car en mai 2024 l'exécutif européen avait déjà proposé de mettre en place cette définition commune du viol mais cela avait été bloqué par les États membres. L’Allemagne, la France et la Hongrie - entre autres - ont estimé que la base légale sur laquelle il se fondait ne permettait pas à l’UE de légiférer sur ce sujet. 

Un argument non-fondé pour les eurodéputés qui mettent en avant la Convention d’Istanbul. Signée par tous les États membres et ratifiée par 22 d’entre eux, elle exige d’ériger en infraction pénale tous les actes à caractères sexuels non consentis. Depuis son entrée en vigueur, 16 États membres ont modifié leur législation pour y inclure la notion de consentement. On retrouve la Hongrie parmi les pays dont la définition du viol n’est pas harmonisée sur cette convention.  Le rapport est désormais entre les mains de la Commission européenne. Charge à elle de répondre à l’initiative du Parlement et de défendre sa proposition devant le Conseil de l’UE.

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