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Un tiers de la population thaïlandaise travaille dans l’agriculture, selon les estimations de la Banque mondiale. Bien que les rizières s’étendent sur l’ensemble du territoire, la majorité se trouve dans le nord et l’est. En général, la situation des agriculteurs ressemble à celle de Kung : des fermes familiales, avec une surface autour de deux hectares. Depuis le centre de Bangkok, il faut compter moins d’une heure de voiture pour trouver les premières parcelles.
À quelques kilomètres de chez Kung, dans le district de Bang Sai, Pornthap épand des engrais sur ses rizières grâce à un drone. Ses champs couvrent 48 hectares, une surface peu commune dans le paysage agricole thaïlandais. À 34 ans, il a massivement investi pour moderniser ses parcelles, héritées de son père il y a quinze ans. Entre ses mains, il tient la console qui pilote l’engin de plus d’un mètre d’envergure. « J’en ai trois comme ça », explique-t-il fièrement. Pornthap a toujours voulu être agriculteur, et c’est avec cette idée qu’il a étudié l’agronomie à l’université : « Je voulais pouvoir travailler avec les innovations technologiques. »
Le jeune agriculteur a multiplié les investissements, que ce soit en remplaçant les pompes à eau thermiques par des pompes à énergie solaire ou en achetant des drones pour l’épandage. « C’est complètement différent de ce que faisait mon père, affirme-t-il. On est plus productif et les conditions de travail sont meilleures. » Dans les environs, il est l’un des premiers à avoir investi dans ces machines qui coûtent 800 000 bahts (21 000 euros) pièce. Une partie de son activité consiste donc à louer ses drones aux riziculteurs voisins, comme Kung, qui manquent de moyens et sont parfois trop âgés pour gérer cette partie de la récolte seuls.
Petites fermes, gros marché
La pluie vient de s'arrêter ce 13 mai, quelques minutes avant le lancement de la cérémonie royale du labour. Sous l'égide du couple royal de Rama X et de la reine Suthida, agriculteurs, banquiers, retraités ou militaires viennent par centaines au cœur de Bangkok pour célébrer le début de la saison de la plantation du riz.
Chaque année, ce rituel vise à estimer les rendements de la future saison agricole pour le troisième exportateur mondial de riz. La procession millimétrée s’étend tout au long de la matinée. Au cœur du cortège, deux bœufs sacrés qui se voient proposer une sélection de sept aliments. Riz, eau, herbe, whisky… Ce que les bovins mangent – ou boivent – annonce la couleur des récoltes à venir. Le lendemain, les résultats tombent : comme l’année dernière, la saison sera prospère, et les récoltes abondantes.
Dans la province d’Ayutthaya, à une soixantaine de kilomètres au nord de Bangkok, Kung, agricultrice, se tient bâton à la main entre son champ et son échoppe, à l’ombre d’un camion. « C’est de pire en pire chaque année », confie-t-elle en regardant son hectare et demi de rizière, hérité de sa mère il y a trente-deux ans. Pour les cultiver, elle débourse 60 000 bahts (1 580 euros) par an (pour les engrais, locations de matériel, salaires…), et récupère seulement 50 000 bahts (1 320 euros) en moyenne avec la vente de sa production.
Depuis deux ans, le cours du riz a fortement baissé à l’échelle mondiale. En avril 2024, une tonne de riz s’échangeait à 116 euros. Aujourd’hui, elle n’en vaut plus que 88.
L’horizon obstrué
Cette crise aux multiples facettes témoigne d’un malaise générationnel qui fait chavirer l’avenir du secteur. « Tout ce que je vois autour de moi, ce sont des vieilles personnes, alors que des jeunes devraient aussi être impliqués pour impulser de nouvelles dynamiques », commente Shahzil Yousuf d’Ocean Fishery. « Mon père et mon grand-père étaient des pêcheurs, retrace Rangsan Kaendaeng. Mon fils a fait des études, donc il ne deviendra sans doute pas pêcheur. Mais nous, on ne peut pas partir, on doit s’adapter. » Ancrés dans leur histoire et dans leur territoire, les anciens restent, et, face aux vents mauvais, tentent de tenir la barre.
*Le prénom a été modifié
Eva Lelièvre
Anouk Seveno
Punchanok Sriyoha
Achira Saetang*, 63 ans, a grandi dans le village de Phanthai Norasing. Dans son bassin, relié au canal de Sahakon et au golfe, elle élève des crevettes en aquaculture depuis des dizaines d’années. « Il y a douze ans, je gagnais 30 000 bahts (790 euros) par semaine. Puis le tilapia à menton noir est arrivé. Aujourd’hui, c’est très difficile de vendre quoi que ce soit parce que ce poisson mange tout. » Forcée d’arrêter son élevage de crevettes, elle ne gagne plus que 9 000 bahts (237 euros) par mois. Son activité repose désormais sur la vente de crabes, plus épargnés par l’espèce invasive, et du tilapia. Vendu une dizaine de bahts le kilo, ce poisson a la réputation d’être difficile à manger et de ne pas avoir bon goût. Pour le consommer et le rendre attractif, les pêcheurs le font sécher et inventent de nouvelles recettes. « On essaye de trouver des moyens de le manger parce que nous savons qu’il va rester », note Achira Saetang.
En 2024, 1 300 pêcheurs et éleveurs de crevettes de la province voisine de Samut Songkhram, touchée en premier par le tilapia, ont déposé un recours collectif contre CP Foods, réclamant une indemnisation financière. De son côté, l’entreprise prépare sa défense. Cette dernière, qui a l’oreille du gouvernement, est détenue par Dhanin Chearavanont, héritier de l’une des cinq familles milliardaires qui exercent un oligopole sur l’économie thaïlandaise. Pour appuyer leur recours, des pêcheurs issus de la vingtaine de provinces concernées par l’invasion du poisson se sont mobilisés. Achira Saetang et son mari, Somsong, ont participé en mars 2025 à une grande mobilisation devant le siège du gouvernement. « On ne peut que manifester, mais cela devrait être au gouvernement de nous aider. Mais si c’est toujours le même, cela va être difficile », assure la vendeuse de crabes. L’exécutif a instauré un système de récompense pour inciter à la capture de l’espèce. Pour un kilogramme de tilapia, le gouvernement offre 15 bahts (40 centimes d’euros). Une somme jugée anecdotique par les pêcheurs locaux.
La capture de poissons juvéniles participe aussi au bouleversement de la biodiversité du golfe de Thaïlande, car les populations marines n’ont plus le temps de se reproduire. Pour lutter contre ce problème et protéger les poissons pendant leurs périodes de ponte, le gouvernement thaïlandais a établi des fermetures saisonnières lors desquelles la pêche de certaines espèces, dont le maquereau, est interdite. Les pêcheurs locaux, cantonnés aux zones côtières, subissent cet appauvrissement, et reviennent certains jours les filets vides. « Il y a trente ans, je pêchais au minimum 200 kg par jour, déplore avec nostalgie Rangsan Kaendaeng. Maintenant, c’est insignifiant : de mai à octobre, je pêche environ 500 kg. » De leur côté, les grosses entreprises disposent de moyens pour aller chercher le poisson plus loin.
« Ce poisson mange tout »
Tacheté de noir sous la bouche, long de 20 cm, des écailles aux reflets dorés : à première vue, le tilapia à menton noir n’a pas l’air menaçant. Pourtant, originaire d’Afrique de l’Ouest, le tilapia se reproduit très rapidement et détruit les écosystèmes marins en décimant les espèces locales, à commencer par les crevettes. Ce poisson invasif a été introduit en 2010 à des fins de recherche par le géant de l’agroalimentaire thaïlandais Charoen Pokphand Foods (CP Foods), qui assure avoir éradiqué tous les spécimens importés. Et pourtant, seize ans après, le tilapia à menton noir prolifère dans les eaux thaïlandaises.
Les revers de la pêche intensive
En parallèle, depuis les années 1990, une pratique plus intensive de la pêche s’est développée, avec pour ambition de s’imposer sur la scène internationale. Soutenues par des subventions gouvernementales, de nombreuses entreprises ont connu un essor de leur activité. Le pays se spécialise alors dans la culture de crevettes et la transformation des produits marins en surgelés, en conserves ou encore en nourriture pour animaux. Trente ans plus tard, le pari est réussi. La Thaïlande se hisse dans le top 10 mondial en termes d’exportation de produits de la mer et devient l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Union européenne (UE) en y exportant en moyenne 39 000 tonnes de produits marins par an. Mais le secteur – et en première ligne les pêcheurs locaux – subit aujourd’hui le revers de ces années de surpêche et du manque de législation face aux pratiques illégales.
La pêche intensive a provoqué un appauvrissement des écosystèmes marins. Une étude de 2020 menée par le Département de la Pêche de Thaïlande met en avant cet effondrement des populations. En 1961, lorsqu’un pêcheur travaillait pendant une heure, il remontait 100 poissons dans ses filets, tandis qu’en 2014, sur la même durée, il n’en remontait plus que neuf. Taruwan Ngamchan, née dans le village il y a 52 ans, constate ce déclin depuis chez elle. « Avant, on avait des crevettes, des crabes, plein de choses. On pêchait d’ici, de la terrasse. C’était facile », raconte la vendeuse de moules, une espèce parmi les plus rentables aujourd’hui.
Faire face à la crise environnementale
Le pêcheur Rangsan Kaendaeng évoque également la pollution : « Les déchets charriés par les fleuves Tha Chin et Chao Phraya se déversent dans le golfe de Thaïlande, et les ordures provenant du canal affectent la qualité de l’eau », ce qui bouleverse la faune marine.
Ces impacts sociaux et environnementaux pourraient pousser le pays à faire marche arrière. « Il y a deux ans, tout le monde était ravi de voir Google et Amazon Web Services arriver en Thaïlande. Au vu de l’impact environnemental et de la faible création de valeur, je pense que les réglementations vont se durcir dans les prochaines années », estime Amont Tanaset. Alors que la Thaïlande est encore très dépendante des énergies fossiles, une immense centrale à gaz devrait être construite dans les prochains mois pour alimenter les data centers de l’EEC, provoquant la colère des populations locales et des ONG environnementales.
Augustin Brillatz et Axel Guillou
« Les jeunes préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises »
Le long de la Sukhumvit Road de Chonburi, d’autres chantiers se multiplient. Parmi eux, le seul identifiable est connu sous le nom barbare de « QH101 ». Construit par le singapourien Bridge Data Centers, il sera l’un des plus grands du pays une fois achevé, avec une capacité de 200MW. De l’autre côté de la quatre voies, les logements des ouvriers s’alignent. « Ceux qui travaillent ici sont tous étrangers. Il y a beaucoup de Chinois et de Birmans », affirme Somnuck Jongmeewasin. Si les premiers ont droit à de confortables préfabriqués, les autres doivent se contenter de casemates précaires en tôle.
Le pari de la Thaïlande ne fait pas que des heureux. « C’est ma terre natale, il faut se battre contre tout ce qui la met en danger, revendique Chaweerat Phanprasirt, dit Toy, habitant du district de Chonburi. Mais les jeunes ne s’y intéressent pas, ils préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises ». Alors que la province de Chonburi est déjà touchée par le stress hydrique, il tente de mobiliser les locaux face aux projets très gourmands en eau pour le refroidissement des serveurs. Le travail des pêcheurs pourrait être perturbé dans cette région située à quelques kilomètres du delta du fleuve Bang Pakong. Les rivières sont basses et la terre présente, par endroits, les craquelures caractéristiques de la sécheresse. « Les chantiers rejettent leurs eaux usées sans aucun contrôle, ça pollue les cours d’eau aux alentours », assure-t-il en montrant un ruisseau dégageant une odeur putride. D’après lui, aucune consultation n’a été menée avec la population avant l’installation des data centers.
Des coquilles de moules jonchent le sol d’une terrasse sur pilotis. Des filets de pêche tendus offrent un répit ombragé dans la chaleur moite parfumée à l’iode et au poisson. Le village de Moo Baan Pramong est situé au bord du canal Trong dans la province de Samut Sakhon, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Bangkok. Cette province, au cœur de l’industrie de la pêche, concentre sur quelques kilomètres villages de pêcheurs, marchés locaux et grosses industries de transformation de produits de la mer, telles que le géant de la conserve de thon Thai Union.
Pourtant, à Moo Baan Pramong, la vie des pêcheurs s’écoule au ralenti depuis quelques temps. Les prix de l’essence ont presque doublé à cause de la guerre au Moyen-Orient. « Lorsqu’on sort en mer, un voyage nous coûte environ 400 bahts (10 euros) par jour. Si on s'éloigne vers le large, on aura plus de poissons et plus de variétés, mais ça coûte cher », expose Rangsan Kaendaeng, un pêcheur du village, assis à côté d’un tas de paniers verts et bleus, tous vides. Il pêche depuis trente-cinq ans. Mais ces temps-ci, son long bateau en bois, comme beaucoup d’autres, reste souvent amarré.
Les acteurs du secteur ne sont pas égaux face à cette crise. Ocean Fishery, une entreprise d’import et export, s’occupe d’acheter des produits marins à l’étranger, notamment en Inde et au Pakistan, pour les revendre majoritairement en Thaïlande. Shahzil Yousuf, le responsable de développement commercial, explique qu’en raison de la crise du pétrole, son approvisionnement en fruits de mer a diminué de 20 % et le coût du fret maritime a pratiquement doublé. Pourtant, en augmentant ses prix, sa société continue à faire des bénéfices.
La pêche, pilier économique de l’agroalimentaire thaïlandais dont dépendent environ deux millions de personnes, représentait 2,3 du produit intérieur brut en 2023, soit 10 milliards d'euros. Aujourd’hui, 2 500 villages côtiers vivent encore de cette pratique ancestrale de l’ancien Siam.
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