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Pour l’instant, difficile de savoir quelles entreprises se cachent derrière chaque chantier, mais ces derniers mois, les boîtes de la Big Tech ont annoncé des investissements massifs en Thaïlande. Google, Amazon Web Services, Microsoft : tous vont débourser des milliards de dollars pour se payer leur data center dans l’EEC. Les compagnies chinoises ne sont pas en reste. Début mai, TikTok a posé plus de 840 milliards de bahts (environ 22 milliards d’euros) sur la table pour construire des infrastructures du numérique dans le pays. « Les Chinois agissent très rapidement. Entre l’obtention de permis, l’installation de travailleurs et le début des travaux, les délais sont très resserrés », déclare Somnuck Jongmeewasin.
Une dépendance aux géants étrangers de la tech qui questionne, alors même que le pays revendique vouloir atteindre une forme de souveraineté numérique. Un exemple de cette volonté est la création d’un chatbot IA thaïlandais, ThaiLLM, qui connaît un usage limité malgré un apport de 80 milliards de bahts (soit 2,11 milliards d’euros) du gouvernement. Le pays n’en reste pas moins ultra-dépendant des savoir-faire et des capitaux étrangers : le réseau 5G dans le pays est développé en partenariat avec le chinois Huawei, et la plateforme de paiement PromptPay, largement répandue dans le pays, est le fruit d’une collaboration avec Vocalink, une filiale de l’américain Mastercard. « Seuls la Chine et les États-Unis peuvent maîtriser l’ensemble du processus de fabrication, défend Amont Tanaset. L’idée, c’est de pouvoir avoir une réglementation claire et précise sur les transferts de données et la protection des informations personnelles ». D’après lui, une loi réglementant l’IA serait actuellement en projet.
Mais l’opposition s’élève contre les allocations de fonds publics à des projets IA, craignant que celles-ci deviennent en Thaïlande une nouvelle mode technologique coûteuse et inefficace, comparable à la vague précédente des applications gouvernementales ou de la technologie blockchain, sur fond de soupçons de corruption et de mauvaise gestion des fonds. Certaines administrations profiteraient de cet engouement IA pour présenter des projets ordinaires à l’utilité réelle questionnée, comme l’application Thailand FishAI, qui devait permettre aux pêcheurs d’identifier leurs prises, sur laquelle le Ministère de l’Agriculture a admis des « défauts », comme le rapporte le Bangkok Post.
Hausse du prix du carburant, destruction de la biodiversité marine, invasion du tilapia à menton noir : la pêche fait face à plusieurs défis en Thaïlande. Au sein de la province de Samut Sakhon, dans le sud-ouest de Bangkok, artisans de la mer et grandes entreprises subissent les crises actuelles de manière inégale.
Véritable poumon industriel de la Thaïlande, l’Eastern Economic Corridor (EEC) s’étend sur les provinces de Chonburi, de Rayong et de Chachoengsao. Lancée en 2017 par la junte militaire qui dirigeait alors le pays, la zone accueille les nouvelles usines du pays : raffinage, assemblage de voitures, aéronautique… « Depuis un an, ce sont les data centers qui se multiplient », explique Somnuck Jongmeewasin, membre d’EEC Watch, une ONG qui enquête sur les conséquences environnementales et sociales des industries implantées dans la zone.
TikTok met 25 milliards sur la table
Ce boom des data centers répond à une volonté politique datant d’il y a bientôt dix ans. Depuis la présentation du plan « Thailand 4.0 », les gouvernements successifs font le pari de faire basculer l’économie thaïlandaise vers la tech. Il faut dire qu’il n’y a plus vraiment le choix : tourisme en déclin, industrie automobile en perte de vitesse, ralentissement démographique… L’économie du royaume accuse le coup, avec une croissance de seulement 2,4% en 2025 quand ses voisins affichent des taux deux à trois fois plus élevés.
Ces infrastructures numériques pourront-elles sauver l’économie thaïlandaise ? Rien n’est moins sûr. En attendant, plus d’une trentaine de projets ont été lancés rien qu’en 2025. L’ambition du royaume est de remplacer Singapour, leader régional dans le domaine, mais dont le territoire est limité. « Nous avons assez de terres et d’électricité pour accueillir la demande. La Thaïlande occupe une position géographique stratégique en Asie du Sud-Est, et le pays offre beaucoup de politiques incitatives pour accueillir les multinationales », précise Amont Tanaset, spécialiste en politiques publiques au Conseil national pour l’enseignement supérieur,
la recherche et l’innovation, une agence publique qui conseille le gouvernement.
Depuis sa voiture sillonnant les régions marécageuses de Chonburi, Somnuck Jongmeewasin pointe un immense chantier du doigt. « Une fois construit, ce sera l’un des plus gros data centers de tout le pays ». On ne distingue que le sommet du bâtiment et les cinq immenses grues qui s’activent. Impossible d’aller plus loin : « Ils ont mis des barrières parce qu’ “ils” ne veulent pas qu’on s’approche plus que ça », regrette-t-il. Derrière ce chantier se cache peut-être le géant américain Google, qui construit une infrastructure similaire dans la province mais refuse d’en donner la localisation exacte, invoquant des raisons de sécurité.
Les rizières apparaissent dès la sortie de Bangkok. Le commerce de la céréale est aussi mondialisé que fragile, reposant sur une majorité de petits producteurs surendettés et sensibles à la moindre crise.
Esther Dabert
Zoé Fraslin
Kanyapak Wodid
« Piège de la faible fécondité »
Sur X a émergé, durant les manifestations étudiantes de 2020 et 2021, le hashtag « Let it end with our generation » (Que cela s'arrête avec notre génération). Une façon d’exprimer leur rejet d’un système où « la corruption ronge tout ce qu’elle peut » et où « la politique s’enlise », selon les mots d’un utilisateur anonyme. Depuis, il est parfois repris par les jeunes Thaïlandais pour se moquer de la faible natalité du pays : pas de liberté, pas de bébé. « Qui voudrait que son enfant naisse prisonnier ? », lance le même internaute.
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Ce slogan « exprime l’idée selon laquelle le choix de ne pas avoir d’enfants constitue une réponse rationnelle aux cycles d’inégalités structurelles, d’injustice et de désillusion politique transmis de génération en génération », analyse le docteur Teera Sindecharak. De quoi faire écho à une sorte de « pessimisme », soit un « état de désespoir généralisé envers les institutions et la conviction que l’avenir n’est pas suffisamment sûr ou juste pour justifier d’y mettre une nouvelle vie au monde ».
Mais cette tendance à la baisse durable de la fécondité pourrait-elle s’inverser un jour ? Pour Teera Sindecharak, les chances sont maigres. « L’indice de fécondité est passé sous la barre de 1,5, un seuil que certains démographes qualifient de “piège de la faible fécondité”. » La mission ne semble pourtant pas impossible puisque certains pays, comme la Suède dans les années 2000, sont partiellement parvenus à remonter la pente grâce à des politiques globales et systémiques similaires à celles sur lesquelles le gouvernement thaïlandais a annoncé s’engager, allant des services de garde de la petite enfance à de nouveaux systèmes de protection sociale. « Pour la Thaïlande, la plupart des experts recommandent de développer des systèmes de soins de longue durée, de restructurer le marché du travail et de réfléchir sérieusement à la politique migratoire », décrypte le chercheur. Autrement dit, plutôt que de résoudre « cette crise démographique » à la racine, il s’agirait surtout, pour l’instant, de s’adapter à ses conséquences.