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Maurice Barda, le conducteur de travaux de Socara, vient sur le terrain tous les jours. « Ce chantier est plus complexe, poursuit-il. L’architecte a choisi de faire des murs en béton apparent ». Il faut donc vérifier chaque centimètre pour s’assurer qu’il n’y ait « aucune trace, cela se verrait trop ». L’attention que nécessite cette technique demande plus de temps et de minutie.
« Les choses ont changé par rapport au passé, et les anciens en ont ras-le-bol » témoigne Nadine Zimmermann, conducteure de travaux en électricité sur la tour Elithis. Les jeunes aujourd’hui sont moins qualifiés, moins motivés », martèle-t-elle. Forte de près de 40 ans d’expérience, elle affirme qu’avant « les ouvriers partaient de zéro et s’amélioraient sur le terrain, alors que maintenant, ils voient débarquer des jeunes directement au poste de conducteur de travaux avec leur bac+5 mais sans expérience ».
Sur le chantier voisin, géré par l’entreprise BTP Socara, Luis Marmelo, chef de chantier, déplore que la modernisation des techniques se fasse aux dépens des relations humaines. « Les architectes sont peu compréhensifs et de plus en plus exigeants. Ils s’en fichent un peu de nous. Ils n’accordent pas assez d’importance aux gens dans les chantiers. Et ils sont de moins en moins présents sur le terrain » regrette-t-il. Ce constat est loin d’être isolé, ajoute-t-il. « J’ai parlé à d’autres chefs de chantier et ils m’ont dit que ça devient pénible ».
A cela s’ajoutent les mesures de sécurité qui ont été renforcées. « Trop de sécurité tue la sécurité » conclut Luis Marmelo. Par exemple, il est à présent interdit de travailler sur un escabeau de deux marches, à cause des risques de chute. « Mais nous on n’a parfois pas d’autres moyens pour travailler, explique Luis Marmelo. Qu’ils arrêtent de fournir des escabeaux si on ne peut plus monter dessus !». L’utilisation systématique de gants pour les finitions lui semble tout aussi dérisoire : s’ils sont nécessaires dans certains cas, ils représentent souvent un handicap pour les ouvriers.
« La production des maquettes et la modélisation technique requiert des architectes spécialisés qui possèdent une maitrise de toutes les normes techniques », révèle Dany Bodin, BIM Manager à Foundation, entreprise qui a réalisé le BIM (Building Information Modeling) de la tour Elithis. Cette mission s’articule autour de trois axes, à commencer par la modélisation de tous les corps d’états techniques et architecturaux, puis le management et la compilation des maquettes produites par les entreprises sur un seul référentiel pour pouvoir contrôler la bonne intégration entre toutes les maquettes.
La complexité technique du chantier et la multiplicité des acteurs ont repoussé les délais de livraison. « Les plans commencent à l’indice 0. Normalement on va seulement jusqu’à l’étape suivante, appelée A, mais là on est allés jusqu’au F avant que ce soit validé ! », déplore Yves Rousseau. Autrement dit, là où il ne suffisait que de quelques révisions pour valider un plan, les architectes ont multiplié les corrections, ce qui a doublé, voire triplé le délai de livraison.
Du haut de ses 50 mètres, la tour Elithis Danube est un des chantiers phares du projet éco-quartier Danube à Strasbourg qui s’étend sur sept hectares et une vingtaine de chantiers pour 680 logements.
Sa construction a nécessité un investissement de 19,9 millions d’euros. Elle a mobilisé 10 maîtres d’œuvres et 17 entreprises de gros œuvre. Les moyens déployés sont justifiés par l’ambition du projet : être la première tour autonome en énergie du monde. « Danube est une opération pilote », annonce fièrement Florian Venant, chef de projet transition énergétique et écologique en urbanisme à l’Eurométropole.
La tour sera équipée d’un système de récupération des eaux usées, de panneaux solaires qui font partie intégrante de sa structure, d’une ventilation intelligente qui s’adaptera aux saisons.
A objectif ambitieux, programmation millimétrée. « Aujourd’hui les logiciels permettent de voir beaucoup plus de détails, explique Yves Rousseau, chargé des études de serrureries et de menuiseries métalliques pour l’entreprise Schmidtt Fridolin. Avant, on n’avait pas besoin de ça. Les câbles, conduites, entre autres, étaient cachés sous les murs. Maintenant ils apparaissent grâce aux logiciels 3D ».
Dans l’éco-quartier Danube de Strasbourg, Elithis, première tour à énergie positive du monde, sera bientôt terminée. Les chantiers voisins lui emboîtent le pas en matière de nouvelles technologies. Mais derrière ces innovations, la main d’œuvre peine à s’adapter.
En une douzaine d'années, des dizaines d'immeubles sont sortis de terre pour héberger de nouveaux habitants. L'effort de construction se poursuit et continue de modifier le paysage urbain.
Sophie Bardin et Mathilde Obert
Conçu il y a plus de 20 ans, le projet de Rivétoile a été pensé comme un grand centre piéton. Jean Baptiste Alberico, chef de projet au service des Projets urbains de l’Eurométropole, ne pense pas qu’il serait pensé différemment aujourd’hui. : « On est conscient qu’il peut y avoir des difficultés, des situations dangereuses, mais on donne des horaires d’accès libres. Aux livreurs de se débrouiller ». Kevin Simoni, livreur Delanchy pour le restaurant Léon de Bruxelles, arrive tôt : « Vers 6h30. J’ai la clef du resto, je n’ai pas à attendre que le gérant du commerce réceptionne les moules. » Jusqu’à 600 kg le samedi. Cette organisation est peu courante : « Les commerçants ne veulent pas réceptionner plus tôt », déplore Céline Oppenhauser, chef projets innovants à la direction de la mobilité et des transports de l’Eurométropole.
Sur la presqu'île Malraux, les soucis viennent des chantiers : la fin de la construction des tours Black Swan, la circulation des camions bétonnières et le stationnement des ouvriers : « Aux Estudines [résidence étudiante située dans Black Swann], la livraison est impossible, explique Dimitri Wittmann de RDL (Régie linge développement). Les ouvriers se garent là, et ça empêche les livraisons ». Il constate néanmoins une amélioration : « Il y a six mois, je me garais au ciné et je traversais avec les chariots de linge à pied. Qu’ils se dépêchent de finir ! » Certains camions doivent repartir avec la marchandise à défaut de pouvoir décharger à proximité. « On essaie de s’adapter. On grossit les commandes pour éviter d’être en rupture de stock quand ça arrive », explique Michel Blandin, gérant du restaurant La Boucherie.
Clémentine Rigot et Juliette Vilrobe