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Relations Turquie – UE : un jeu d’influences


08 février 2018

Le Parlement européen a condamné jeudi les violations des droits de l’Homme en Turquie. Les élus ont pointé du doigt la détention arbitraire de journalistes et magistrats turcs, et l’invasion d’Afrin, dans le nord de la Syrie. Une condamnation avant tout symbolique.

Marie-Christine Vergiat (GUE / NGL) faisait partie des rares eurodéputés présents lors du débat sur la situation en Turquie mardi 6 février. Elle est aussi signataire d'une pétition demandant le retour à la paix et au dialogue à Afrin. © Emilie Sizarols

Mardi, 22 heures : dans un hémicycle presque vide, six eurodéputés arborent des affiches « Afrin n’est pas seule ». Ce soutien public vise à dénoncer les bombardements sur l’enclave kurde d’Afrin par l’armée turque. Une opération surnommée « Rameau d’olivier » en cours depuis le 20 janvier. Peu avant le vote, une vingtaine de membres de la communauté kurde de Strasbourg ont manifesté devant le Parlement européen pour protester contre le bombardement d’une école et de réserves d’eau par les forces turques à Afrin, survenu la veille.

Cent députés, principalement de gauche radicale, ont porté un texte dans l’hémicycle pour dénoncer l’invasion de cette région dans le nord de la Syrie. L’occasion d’évoquer les violations des droits de l’Homme en Turquie, depuis la tentative de coup d’Etat la nuit du 15 juillet 2016, contre le président Recep Tayyip Erdogan.

Dans les couloirs du Parlement, Huseyin Elmali, journaliste pour la presse kurde, décrit « l’atmosphère d’incertitude constante » en Turquie depuis le putsch manqué, et « des arrestations tellement courantes qu’on n’arrive plus à les dénombrer ». L’ONG Amnesty International dénonce, elle, « la plus grande prison de journalistes au monde », avec près de 160 titres de presse réduits au silence. 

Les manifestants réunis jeudi 8 février devant le Parlement européen pour dénoncer la situation à Afrin font partie de la communauté kurde à Strasbourg. © Emilie Sizarols

Huseyin Elmali est un journaliste kurde d'opposition, qui écrit pour des journaux à destination de la communauté européenne kurde. © Emilie Sizarols

« Erdogan joue de l’accord migratoire pour éviter les sanctions »

Mais l’adoption de la résolution par les eurodéputés n’aura a priori aucune incidence sur la politique d’Erdogan. L’auteur de la pétition sur Afrin, l’eurodéputé GUE/NGL Josu Juaristi Abaunz est conscient de cette impuissance : «  Nous savons que le Parlement européen n’a pas le pouvoir de réagir concrètement, contraint par ses limites institutionnelles. Par notre texte, nous voulons influencer la Commission européenne, les Etats, et les Nations-unies. » Devant les eurodéputés, Federica Mogherini, cheffe de la diplomatie européenne, n’a pas évoqué une sanction concrète de la Commission. Elle s’est néanmoins déclarée « inquiète » face à la situation.

Marie-Christine Vergiat, eurodéputée GUE/NGL s’est étonnée de la prudence de Federica Mogherini : « Quand on est haute représentante de l’Union pour les Affaires étrangères et vice-présidente de la Commission, on ne peut pas se contenter d’être ‘’inquiète’’. Il faut exiger des sanctions économiques, en repensant l’union douanière avec la Turquie. » La possibilité de sanctions économiques reste un point particulièrement sensible des relations UE-Turquie. Un embargo sur les produits turcs pourrait ainsi remettre en cause le pacte migratoire avec Erdogan. Dans le texte signé en mars 2016, la Turquie s’engage à contenir le flux migratoire vers l’Europe, en échange d’une aide financière de l’Union européenne. Depuis la signature de l’accord, le flux de migrants syriens a drastiquement baissé.

Pour Marie-Christine Vergiat, « cet accord a viré au chantage. Erdogan joue sur la peur autour de l’accord migratoire, en menaçant de ne plus retenir les réfugiés. C’est la faille qu’il a trouvée pour étouffer toutes les critiques européennes sur sa politique agressive, et éviter les sanctions. » 

Six des signataires de la pétition sur la situation à Afrin ont brandi des pancartes de soutien avant le débat de mardi, lors d'une conférence de presse. © Emilie Sizarols

 

Erdogan désire toujours intégrer l'Union européenne

Pour autant, l’eurodéputée ne fait pas une croix sur une adhésion future de la Turquie, alors même que le Parlement européen avait voté le 6 juillet pour la suspension des négociations. Pourtant, lors de sa visite au Vatican lundi, Erdogan a réitéré sa volonté d’adhérer à l’UE. La veille, reçu par Emmanuel Macron, il avait balayé d’un revers de la main la proposition d’un simple « partenariat ».

Du reste, la montée des tensions entre la Turquie et certains pays membres de l'Union européenne rend cette adhésion improbable dans un futur proche. Lundi, les Pays-Bas ont annoncé le retrait de leur ambassadeur d'Ankara, « à cause de relations difficiles à normaliser ». En mars 2017, les Pays-Bas avaient déjà refusé d'accueillir sur leur sol deux ministres turcs venus promouvoir la nouvelle constitution d'Erdogan. 

Un nouveau point sur les relations UE-Turquie est prévu à Varnia, en Bulgarie. La rencontre se tiendra le 26 mars, en présence du président Erdogan, du Premier ministre bulgare, Boïko Borissov, de Donald Tusk, président du Conseil européen, et du président de la Commission, Jean-Claude Juncker.

Cédric Pueyo, Emilie Sizarols et Sarah Nedjar

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