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17/09/26
16:10

Rentrée des classes, au camp Krimmeri : « Il n'y a pas assez de lumière pour lire »

A la Meinau, malgré des nuits agitées et des températures qui se refroidissent, les enfants du camp de sans-abris sont retournés à l'école début septembre, avec enthousiasme pour la plupart, mais sans la moindre perspective sur leur avenir.

2 355. C’est le nombre - sous-estimé - d'enfants qui, chaque soir, dorment dans la rue en France, avec pour seul toit une tente, une voiture ou le ciel nocturne, selon le baromètre des enfants à la rue publié par l’Unicef et la Fédération des acteurs de la solidarité le 26 août. À Strasbourg, ils sont entre 120 et 130 enfants à passer la nuit dehors, selon Sabine Carriou, la présidente de l’association locale Les petites roues qui aide les personnes en situation de précarité. 

A Strasbourg, après un démantèlement musclé en janvier, le camp Krimmeri, installé sur le square du même nom, s’est reformé depuis quelques mois. Il s'est également agrandit, et accueille désormais une centaine de personnes dont une cinquantaine d'enfants, essentiellement d'origine afghane, géorgienne et albanaise, des deux côtés de l'avenue de la Fédération, en face du stade de la Meinau. Mercredi, à 16h, les enfants sont rentrés de l’école. Au milieu des abris, un groupe de filles est assis sur une natte rose, rassemblées autour de plusieurs boîtes de perles ramenées par une bénévole. Asma, 11 ans et élève en CM2, trie les petits bijoux dans le pli de son t-shirt pour ne pas les perdre. A côté d’elle, ses frères et sœur, Yasra, Mohammed et John, jouent. Ils ont tous fait leur première rentrée à Strasbourg début septembre, à l’école Krimmeri.

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Les fillettes et leurs deux parents, afghans, sont arrivés de Rochefort en juillet. Derrière leur tente, il y a un ensemble d'installations appartenant à des hommes seuls : « Ils mettent de la musique fort la nuit, et ils crient mais on ne sait pas pourquoi », raconte Asma. Il lui arrive de se réveiller en pleine nuit, effrayée par ces voix, mais, à l’école, elle s’efforce de rester concentrée « pour avoir des bonnes notes ». Même préoccupation pour Barbare, sa copine de « presque » 9 ans qui raconte qu’elle « adore les maths » et qu’elle est « une bonne élève, mais attention, pas une intello ». Lorsqu’elles rentrent de l’école, les deux enfants font leur devoirs seules, dans les tentes, surtout en hiver où le soleil peut se coucher à 16h. « Il n’y a pas de lumière pour lire », pointe Barbare.
 

Des bénévoles viennent chaque mercredi pour jouer avec les enfants : ici, Asma fait un bracelet de perles. Photo : Adèle Tabaali

Réussir à dormir malgré le froid, les moustiques et le bruit

A ce moment-là, Selim, 7 ans, déboule en courant sur le chemin poussiéreux. Vêtue de son pyjama, elle rejoint les autres filles sur le tapis et trifouille dans les perles. Elle revient de la loupiote, un espace pour les familles sans domiciles fixe, géré par l'association L'étage : « C’est pour prendre les douches », souligne Asma qui attend que sa mère la rejoigne pour lui faire un collier. Celle-ci ne parle que quelques mots de français. Son plus jeune fils de 2 ans dans les bras, elle couvre les enfants d’un regard débordant de tendresse et remarque qu’il fait de plus en plus froid la nuit. Mais les moustiques sont encore bien présents comme en rigolent les filles : « Une fois, à côté du robinet, il y avait cinq moustiques sur mon pied ! » s’écrit Asma. « Moi, je suis leur repas », renchérit Barbare.

Malgré des conditions de vie et de sommeil très dégradées, les jeunes élèves sont enthousiastes de leur rentrée : Asma s’est fait 11 copines, Barbare fait des réunion « entre filles aux récrés », Selim a appris une nouvelle chanson avec sa maîtresse qu’elle aime beaucoup et toutes disent ne pas avoir manqué de matériel scolaire - distribué par les associations ou par les écoles qui ont un fond alloué pour les familles précaires. Dans les rires et les chamailleries autour des perles, Asma évoque son métier de rêve pour dans quelques années : journaliste. Mais pour les prochains mois, la jeune fille est incapable de se projeter.

Moins de logements et moins de perspectives sur l’avenir proche 

A Strasbourg et dans le Bas-Rhin, la question des places en hébergement d’urgence est de plus en plus « catastrophique » selon Sabine Carriou. Son équipe proposent des places d'hébergement mais sans aides des institutions, « ça reste du bricolage ». En France, l'État doit garantir un hébergement d’urgence à chaque personne dans le besoin sur son territoire, et ce de manière inconditionnelle. En juillet, il a été condamné pour ses carences à Strasbourg et a remboursé la ville qui a abrité des familles dans un gymnase fin 2022.

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Strasbourg risque de voir son nombre de personnes sans-abri doubler d’ici 2027 selon Sabine Karriou : deux grosses suppressions de places d'hébergement d’urgence sont en cours. D’abord, le préfet du Bas-Rhin aurait prévu de « revenir au nombre de places proposées par le 115 avant la crise du Covid », c'est-à-dire de supprimer « autour de 800 lits », calcule la présidente de l’association. Autrement, les ménages à droits incomplets seront bientôt accueilli par des centres de préparation au retour, alors qu'ils avaient, jusque-là, le droit aux hébergement d'urgence. Ces familles, sans titre de séjour, dont la situation administrative est irrégulière, sont essentiellement originaires de pays considérés « sûres » par la France mais dont les tensions politiques et sociales sont souvent qualifiées de dangereuses par Amnesty International, comme la Géorgie d'où sont arrivé Barbare et sa famille il y a quatre ans.

Faute d’être en règle, les adultes ne peuvent ni travailler ni accéder à un logement légalement, mais les enfants sont scolarisés ici comme Asma, qui a appris le handball à l'école, en France, et qui raconte qu'elle « adore ce sport », les yeux brillant. Elle précise aussi qu'elle aimerais apprendre « plein de langues » à l'école, dont l'allemand, sa matière préférée. Malgré la volonté de ces familles de s'installer, la préfecture prévoit de supprimer la totalité de ces places d’ici fin 2026. Pour Les petites roues comme pour d’autres structures (L’étage, le Secours populaire, etc), leur travail tend de plus en plus à préparer les familles à être remise à la rue, sans levier pour pouvoir leur permettre de vivre en sécurité.
 

Sur le camp Krimmeri, les enfants jouent dehors après avoir fait leurs devoirs. Photo : Adèle Tabaali

Ce que la rue leur laisse  

Dormir dehors n’est pas sans conséquence pour un enfant en pleine construction. Dans un rapport paru en 2022, l’Unicef France et le Samu social en détaillent les répercussions sur la santé mentale enfantine : « L’absence d’abri peut entraîner un état de mal-être qui perturbe les relations aux autres, l’estime de soi, le sommeil, l’alimentation, le niveau de stress, les résultats scolaires, l’implication et la motivation dans les activités quotidiennes. » La trop grande proximité avec les proches et l’absence d’intimité peut également engendrer « des violences intrafamiliales et des situations de maltraitance », qui s'accompagnent de nouveaux troubles psychologiques. 

« Ce qu’on observe c’est vraiment un sentiment de honte. Ce sont des enfants plutôt discrets », explique Sabine Carriou, comme Selim, en CP, qui raconte d'une toute petite voix qu'elle est « très sage à l'école » et qu'elle est excitée à l'idée d'apprendre à lire. Selon la présidente, ces enfants sont bien conscients « d'être définis par des catégories administratives ». Ils intègrent cette définition d’eux même et en font une part intégrante de leur identité. « On a fait un atelier avec des enfants pour qu’ils nous racontent leur vie en France. Ils nous ont tous sorti leur carte Badgeo. » Sans carte d’identité ou autre document officiel, la carte de tram de la CTS finit par être le seul papier qu’ils peuvent brandir pour prouver leur appartenance au territoire français. 

À l’âge de 18 ans, la majorité de ces enfants arrivés en France avant 13 ans seront régularisés, mais pas leurs parents. Pour beaucoup, ils devront alors faire le choix de rester en famille, malgré les dangers d’expulsion vers un pays dont ils ne connaissent rien - comme Barbare qui aura passer plus de temps en France qu'en Géorgie dans quelques mois - ou de rester en France en prenant le risque d’être séparés de leurs proches. 

Emma Simmon et Adèle Tabaali. Edité par Alice Billia
 

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