L’augmentation des prix de l’énergie n'épargne pas le carburant. À Strasbourg, dans le quartier de Hautepierre, les habitants oscillent entre ras-le-bol et lassitude, dans un contexte qui ravive le souvenir des gilets jaunes.
À la station essence du quartier Hautepierre de Strasbourg, jeudi, le litre de gazole est affiché à 2,49 euros. Pourtant, entre les colonnes rouges baignées par l'odeur de l'essence, les voitures se succèdent. « On n’a pas le choix », confie Odile, 63 ans. Cette ancienne institutrice à la retraite et écologiste convaincue a toujours préféré le vélo à la voiture. « Ma mère de 87 ans est devenue dépendante et tout a changé. Je dois faire 30 kilomètres trois fois par semaine, pour faire ses courses, manger avec elle, lui tenir compagnie. » Alors, pour s’adapter à ce nouveau rythme de vie, la retraitée a dû faire des sacrifices : « Je ne vais plus au restaurant, je n’achète plus de bio, mais j’ai réussi à garder une vie culturelle grâce à des bons plans, des événements gratuits. » Depuis peu, son fils de 24 ans, fraîchement diplômé d'une école d’ingénieur, est retourné vivre chez elle en attendant de trouver son premier emploi, et cela pèse sur son budget. « J’ai de la chance, j’ai une retraite correcte. Les autres, je ne sais pas comment ils s'en sortent. »

Après deux ans d'activité en tant que taxi médical, Abdel asphyxié par les charges, arrêtera son activité en décembre. © Gaby Fabresse

William, ouvrier dans le BTP, met 12 euros d'essence pour faire les quelques kilomètres nécessaires pour atteindre son chantier. © Gaby Fabresse
À la pompe, le souvenir des gilets jaunes n’est jamais loin. Il y a ceux, comme Jean-Marc, artisan menuisier (dont le budget carburant s’élève à 200 euros par semaine) qui craignent que les blocages de sites pétroliers et les appels à manifestations qui se multiplient, ne créent une pénurie d'essence : « Tout est cher, je veux pouvoir travailler pour ne pas perdre plus d’argent. » D’autres, qui avaient soutenu le mouvement en 2018, s’avouent aujourd'hui désabusés par la situation : « À l’époque, le litre était moins cher qu’aujourd’hui et la mobilisation était énorme. Si on n’y est pas arrivé à ce moment-là , c'est que c'est foutu », déplore ainsi Sarah.
« On essaie juste de ne pas être trop à découvert. »
Un défaitisme que partage Wahiba, 47 ans, assistante maternelle. « Je ne prends la voiture que si je n'ai pas le choix : pour les courses ou comme aujourd’hui, pour le gaz, parce que c’est lourd. » Mère de trois enfants âgés de 14, 18 et 20 ans, elle peine à boucler ses fins de mois, malgré trois contrats cumulés et 50 heures de travail hebdomadaire. « Je gagne 1900 euros, mon mari, éducateur spécialisé, est à 2000 euros, et même comme ça on n’y arrive pas. Ça fait un mois qu'il fait tout à vélo, parce qu'on ne peut plus faire le plein. » Pour elle, le prix de l’essence n’est qu'une partie du problème. « On fait tellement de sacrifices. On n'achète plus de viande, plus de fruits et légumes frais. C’est devenu un luxe d’acheter des yaourts. Je fais mes courses, j'en ai pour 100 euros, et quand je rentre chez moi, je me demande : mais qu'est-ce qu'on va manger ? » En quelques années à peine, elle a vu la situation de sa famille se dégrader. Les vacances annuelles au Maroc ont à présent lieu une année sur deux et le premier poste de dépense sacrifié a été celui des loisirs : « On ne pense plus à économiser. On essaie juste de ne pas être trop à découvert. Alors les loisirs franchement… »

Jean-Marc, artisan menuiser, dépense 200 euros d'essence par semaine pour ses déplacements. © Gaby Fabresse

Wahiba est venue acheter une bouteille de gaz. Cette assistante maternelle n'utilise plus sa voiture que pour faire ses courses. © Gaby Fabresse
Odile, elle, a fini de faire le plein. Elle retire le pistolet de son réservoir et lâche : « Voyez! », en pointant la pompe derrière elle. Sur l’écran, le solde vient de s’afficher : 90,77 euros. Militante engagée pour l’écologie, co-présidente de son quartier d'Illkirch, et grand-mère de trois petits enfants, la retraitée, malgré son énergie, dit ne pas se faire d’illusions sur l’avenir : « La planète va mal, tout va mal. Je milite pour me dire que je n’aurai pas de regrets, que j’aurais fait ce que j’ai pu. Mais je n’ai pas d’espoir. »
Gaby Fabresse
Édité par Bertille Lietar