L’augmentation des prix de l’énergie n'épargne pas le carburant. À Strasbourg, dans le quartier de Hautepierre, les habitants oscillent entre ras-le-bol et lassitude, dans un contexte qui ravive le souvenir des gilets jaunes.
À la station essence du quartier Hautepierre de Strasbourg, jeudi, le litre de gazole est affiché à 2,49 euros. Pourtant, entre les colonnes rouges baignées par l'odeur de l'essence, les voitures se succèdent. « On n’a pas le choix », confie Odile, 63 ans. Cette ancienne institutrice à la retraite et écologiste convaincue a toujours préféré le vélo à la voiture. « Ma mère de 87 ans est devenue dépendante et tout a changé. Je dois faire 30 kilomètres trois fois par semaine, pour faire ses courses, manger avec elle, lui tenir compagnie. » Alors, pour s’adapter à ce nouveau rythme de vie, la retraitée a dû faire des sacrifices : « Je ne vais plus au restaurant, je n’achète plus de bio, mais j’ai réussi à garder une vie culturelle grâce à des bons plans, des événements gratuits. » Depuis peu, son fils de 24 ans, fraîchement diplômé d'une école d’ingénieur, est retourné vivre chez elle en attendant de trouver son premier emploi, et cela pèse sur son budget. « J’ai de la chance, j’ai une retraite correcte. Les autres, je ne sais pas comment ils s'en sortent. »

Après deux ans d'activité en tant que taxi médical, Abdel asphyxié par les charges, arrêtera son activité en décembre. © Gaby Fabresse
Le conflit au Proche-Orient provoque une augmentation de tous les prix de l’énergie, carburant, gaz et électricité, avec des conséquences sur les entreprises et les particuliers. Abdel, 39 ans, est chauffeur de taxi médical à son compte depuis deux ans. « C’était mon rêve », concède-t-il, sourire aux lèvres, mais avec un ton grave. « Avant, mes charges étaient à 600, 700 euros par mois. Depuis mai, je suis à 1600, 1700 euros. C’est juste intenable. » Ce père de trois enfants voulait travailler à son compte pour se sentir indépendant, pour « ne plus avoir de patron ». Mais la réalité du métier, alliée à l’explosion des prix de l'essence, l'a fait déchanter : « Je me lève à 5 h, je ne rentre pas chez moi avant 19 h, 20 h. Tout ça pour quoi ? Je me verse 300 à 400 euros par mois. J’ai pris 18 kilos. Je dors mal. C’est une angoisse permanente. » Sa famille vit grâce au salaire de sa compagne, responsable dans un magasin de bijoux fantaisie. Détenteur du permis poids lourd, Abdel a pris la décision de retourner au salariat. « En décembre j’arrête et j’espère que ça ira mieux », rit-il, avant de reprendre la route.
« Mais est-ce qu’on va se mobiliser ? »
Pour faire face à l’augmentation des prix, chacun y va de ses astuces. Garance, 24 ans, vient de finir ses études d’ingénieur. Pour faire des économies, elle roule au gaz de pétrole liquéfié (GPL) : « C’est moins d’un euro le litre, ça fait une sacrée différence. » Mais dans deux mois elle commencera son premier contrat pour une collectivité à Colmar, avec des trajets quotidiens à effectuer depuis Strasbourg : « C’est sûr que là, ça risque vite de chiffrer. » À la pompe d’à côté, William, ouvrier dans le BTP, essaie de se restreindre au maximum. Il est en retard pour son chantier : « Je n’avais plus d’essence, je suis obligé d’en remettre. » Il remplit juste ce qu’il faut pour atteindre le seuil de sa réserve. 12 euros d’essence qu’il paie en soupirant : « C’est beaucoup trop cher ». Alors, certains ont délaissé la voiture. Comme Sarah, étudiante de 25 ans en orthophonie, qui se déplace désormais à moto : « C’est beaucoup moins cher. » Elle remplit son réservoir pour 11 euros, de quoi assurer les trajets entre son appartement étudiant et l’université de médecine pendant deux semaines. « Mais le problème est général, ça n’est pas que l’essence. Je comprends le ras-le-bol des gens. Mais est-ce qu’on va se mobiliser ? »

William, ouvrier dans le BTP, met 12 euros d'essence pour faire les quelques kilomètres nécessaires pour atteindre son chantier. © Gaby Fabresse
À la pompe, le souvenir des gilets jaunes n’est jamais loin. Il y a ceux, comme Jean-Marc, artisan menuisier (dont le budget carburant s’élève à 200 euros par semaine) qui craignent que les blocages de sites pétroliers et les appels à manifestations qui se multiplient, ne créent une pénurie d'essence : « Tout est cher, je veux pouvoir travailler pour ne pas perdre plus d’argent. » D’autres, qui avaient soutenu le mouvement en 2018, s’avouent aujourd'hui désabusés par la situation : « À l’époque, le litre était moins cher qu’aujourd’hui et la mobilisation était énorme. Si on n’y est pas arrivé à ce moment-là , c'est que c'est foutu », déplore ainsi Sarah.
« On essaie juste de ne pas être trop à découvert. »
Un défaitisme que partage Wahiba, 47 ans, assistante maternelle. « Je ne prends la voiture que si je n'ai pas le choix : pour les courses ou comme aujourd’hui, pour le gaz, parce que c’est lourd. » Mère de trois enfants âgés de 14, 18 et 20 ans, elle peine à boucler ses fins de mois, malgré trois contrats cumulés et 50 heures de travail hebdomadaire. « Je gagne 1900 euros, mon mari, éducateur spécialisé, est à 2000 euros, et même comme ça on n’y arrive pas. Ça fait un mois qu'il fait tout à vélo, parce qu'on ne peut plus faire le plein. » Pour elle, le prix de l’essence n’est qu'une partie du problème. « On fait tellement de sacrifices. On n'achète plus de viande, plus de fruits et légumes frais. C’est devenu un luxe d’acheter des yaourts. Je fais mes courses, j'en ai pour 100 euros, et quand je rentre chez moi, je me demande : mais qu'est-ce qu'on va manger ? » En quelques années à peine, elle a vu la situation de sa famille se dégrader. Les vacances annuelles au Maroc ont à présent lieu une année sur deux et le premier poste de dépense sacrifié a été celui des loisirs : « On ne pense plus à économiser. On essaie juste de ne pas être trop à découvert. Alors les loisirs franchement… »

Jean-Marc, artisan menuiser, dépense 200 euros d'essence par semaine pour ses déplacements. © Gaby Fabresse

Wahiba est venue acheter une bouteille de gaz. Cette assistante maternelle n'utilise plus sa voiture que pour faire ses courses. © Gaby Fabresse
Odile, elle, a fini de faire le plein. Elle retire le pistolet de son réservoir et lâche : « Voyez! », en pointant la pompe derrière elle. Sur l’écran, le solde vient de s’afficher : 90,77 euros. Militante engagée pour l’écologie, co-présidente de son quartier d'Illkirch, et grand-mère de trois petits enfants, la retraitée, malgré son énergie, dit ne pas se faire d’illusions sur l’avenir : « La planète va mal, tout va mal. Je milite pour me dire que je n’aurai pas de regrets, que j’aurais fait ce que j’ai pu. Mais je n’ai pas d’espoir. »
Gaby Fabresse
Édité par Bertille Lietar