Une trentaine d’experts ont co-signé, dans Le Monde, une tribune appelant à commencer les cours à 9h pour les collégiens et lycéens. Les étudiants apprécieraient une heure de sommeil en plus mais certaines réalités du terrain se heurtent au projet.

88 % des adolescents déclarent manquer de sommeil selon l’INSV. © Quentin Baraja
Entre six heures et six heures et demi. C’est la durée de sommeil d’Inès, en Première générale à Strasbourg. Quand elle ne rentre pas de la danse classique à 22 h, ses nuits s’allongent à sept heures. Pas mal, mais encore loin des huit à dix heures préconisées par les experts. « Le matin [en classe], je ne comprends rien. Je suis obligée de rattraper mes cours le soir », témoigne-t-elle pendant sa pause méridienne dans le centre de Strasbourg, mercredi 11 mars.
La veille, une trentaine de spécialistes du sommeil ainsi que la députée et ancienne ministre de l’éducation Anne Genetet ont signé une tribune dans Le Monde. Ils y plaident pour un début des cours à 9 h dans tous les collèges et lycées de France. Le but : permettre aux élèves de mieux dormir. Comme Inès, 88 % des 15-24 ans estiment être en manque de sommeil, selon une étude de l’Institut national du sommeil et de la vigilance de 2018.
En plus de l’utilisation des écrans, les experts pointent du doigt un facteur biologique. À la puberté, le rythme circadien, l’horloge interne du corps humain, se transforme. Les adolescents sécrètent de la mélatonine, l’hormone régulatrice du sommeil, plus tardivement, l’heure du coucher est alors repoussée à plus tard par rapport à un enfant ou à un adulte.
La dette de sommeil influe les résultats scolaires et les émotions
Sur le parvis du lycée Fustel-de-Coulanges, dans le centre de Strasbourg, Léonie se souvient avoir remarqué un changement dès la 5e : « J’ai tout le temps besoin de repos, je ne fais plus grand-chose à côté. » Habitant à 30 minutes de Strasbourg, Léonie et son amie Leelou doivent se réveiller à 6 h tous les matins. Fatiguées, elles avouent parfois somnoler en cours de physique-chimie. La dette de sommeil a des effets sur les enseignements, mais également sur les émotions. « Le soir, ma mère me dit que je suis de mauvaise humeur, explique Leelou avec un sourire coupable. Quand je rentre des cours, il ne faut pas me parler, je vais faire une sieste. »
En repoussant le début des cours d’une heure, les co-signataires de la tribune espèrent de meilleures nuits pour les ados, et donc moins de fatigue durant la journée. « C’est intéressant, estime Denis, le copain d’Inès. Mais ça va juste décaler les cours à plus tard. Je préfère commencer tôt et finir tôt. » « Moi, c’est l’inverse, désapprouve sa moitié. Quand je commence plus tard, je me sens mieux. J’arrive plus à me concentrer, je sens une grosse progression. »
Comme Denis, la secrétaire générale adjointe du syndicat des chefs d’établissements (SNDPEN), Christelle Kauffmann, est sceptique :« Les intentions sont très bonnes, mais la concrétisation est plus compliquée. Tous les cours de 8 à 9 h, il faudra les mettre plus tard. » Pause méridienne d’une heure, fin des cours à 17 ou 18 h ; les emplois du temps sont déjà bien chargés au lycée. De nombreux lycéens choisissent par ailleurs des options afin d’embellir leur dossier en vue de Parcoursup, ce qui alourdit leurs journées. Inès a deux heures de chinois et deux heures d'allemand chaque semaine, Denis a opté pour trois heures de « Maths expert » et deux heures d’euro anglais.
Au-delà des soucis d’organisations, Christelle Kauffmann, également directrice du lycée Louis-Rascol à Albi (Tarn), pointe des contraintes extérieures à son établissement : le rythme des parents, les horaires des transports… Si on veut repousser le début des cours, « il faut mettre tout le monde autour de la table. » Du côté des co-signataires de la tribune, on refuse « que ces problèmes d’adultes continuent de primer sur la physiologie des adolescents. »
Repenser le rythme scolaire
Des établissements ont déjà expérimenté le début des cours à 9 h. En 2025, des chercheurs en partenariat avec le Conseil scientifique et l’éducation nationale ont mené une étude auprès d’un groupe d’élèves du collège de Sourdun (Seine-et-Marne). 86 collégiens répartis dans quatre classes ont commencé l’année 2024-2025 avec des cours à 8 h. Après les vacances de la Toussaint, la moitié ont vu leur emploi du temps changer, leur permettant de commencer à 9 h. Résultat en mars : un gain de sommeil de 25 minutes pour les collégiens concernés par cette mesure. Le niveau d’anxiété a baissé pour 64 % de ces adolescents, contre une augmentation de 62 % des élèves du groupe de 8 h.
Le début des cours à 9 h a également été proposé lors de la convention citoyenne sur les temps de l’enfant en novembre 2025, en plus d’une fin de journée scolaire vers 15h30. Pour Arnaud Sigrist, co-secrétaire du syndicat national des enseignants du secondaire (SNES-FSU) à l’académie de Strasbourg, ces expérimentations sont les bienvenues tant qu’elles n’impactent pas le volume horaire des enseignements : « Ça veut dire aller moins loin dans les programmes, c’est la qualité des enseignements qui en pâtissent. »
Une des solutions serait alors de raccourcir les vacances scolaires, en particulier celles de l’été. Inès ne ferme pas la porte à cette idée : « Quand les vacances arrivent, je suis au bord des burn-outs. Donc j’en ai besoin. Mais si les journées sont plus courtes, peut-être que je n'aurai plus ce sentiment. À tester ! »
Quentin Baraja
Édité par Gaïa Herbelin