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L’ordre du jour fixé à huis clos : une aubaine pour l’extrême droite ?


12 février 2026

La proposition d’un débat d’actualité sur la police de l’immigration américaine ICE a été refusée par la Conférence des présidents. Un organe central au sein duquel les groupes d’extrême droite semblent gagner de plus en plus d’influence.

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Les présidents des 8 groupes politiques et la présidente du Parlement européen. © Portraits officiels Parlement européen

En tuant deux personnes à Minneapolis le mois dernier, l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) a suscité l’émoi et l’indignation dans le monde entier. Mais la Conférence des présidents, organe qui gère l’ordre du jour des plénières, s’est prononcée contre la tenue d’un débat à ce sujet au sein de l’hémicycle.

Mercredi dernier, comme avant chaque session plénière, les huit présidents de groupe politique se sont réunis avec la présidente du Parlement pour fixer l’ordre du jour. Manon Aubry, présidente du groupe d’extrême gauche The Left, propose alors d’introduire dans l’agenda un débat sur les actions de la police de l’immigration américaine. Un vote rapide a lieu dans lequel chaque voix est pondérée en fonction de l'effectif du groupe politique. Et selon plusieurs sources dont Raphaël Glucksmann (S&D, gauche): “Le PPE a voté contre avec les trois groupes d’extrême droite”. Pourtant, une source interne au PPE affirme qu’il n’existe “aucun rapprochement avec les groupes d'extrême droite”.

Le PPE balance entre sa gauche et sa droite

Les groupes de gauche accusent le PPE de balancer, selon les thèmes, tantôt du côté de l’extrême droite, tantôt du côté de Renew et des sociaux-démocrates. Et selon eux, l’ordre du jour de cette session plénière démontre que la tendance est de plus en plus à l’extrême droite. Pour Raphaël Glucksmann, “en refusant de débattre sur l’ICE, le PPE penche vers l’extrême droite alors même que la géopolitique est un sujet sur lequel la droite a souvent voté avec les pro-européens”.

Jordan Bardella, président du groupe d’extrême droite Patriots for Europe, considère que le débat “relève d’une affaire intérieure à la politique des États-Unis” et nie toute responsabilité : “Ce n’est pas moi qui fait l’ordre du jour des sessions du Parlement européen”, a-t-il répondu en conférence de presse. Difficile de dire si Jordan Bardella était présent pour voter car selon une source interne au Parlement, ce dernier se fait souvent représenter par un autre membre de son groupe.

Quelques jours avant la plénière, lors d’un briefing presse sur les priorités des différents groupes politiques, Pia Kohorst, conseillère presse des Verts, dénonçait “l’approche honteuse du Parlement en matière d’immigration”. Elle ciblait notamment les textes visant à établir une liste des pays sûrs mais aussi l’intitulé d’un débat nommé “La politique espagnole de régularisation à grande échelle et ses conséquences pour l'espace Schengen et la politique de l'UE en matière de migration”. David Cormand (Les Verts, écologistes) insiste : “la vraie coalition Von der Leyen n’est pas du côté des partis pro-européens mais du côté de l’extrême droite”.

Le huis clos permet de négocier et de faire des compromis plus facilement

Mais ce qui se passe en Conférence des présidents reste en Conférence des présidents. Ce processus éminemment politique, où l’on décide de l’importance d’un texte mais aussi de passer sous silence un débat, a lieu à huis clos. Et selon Manon Aubry, “l’arc commun entre la droite et l’extrême droite est encore plus visible en Conférence des présidents, car elle n’est pas publique”. Stéphanie Novak, professeure de science politique à l'université Ca'Foscari de Venise, explique que le huis clos pose surtout des questions démocratiques : “La transparence n’est pas une fin en soi, mais c’est un moyen de connaître les responsabilités de chacun dans un processus décisionnel. La responsabilité démocratique, c’est permettre aux citoyens de savoir qui vote quoi parmi leurs représentants”.

Même si Manon Aubry et des parlementaires d’autres groupes plaident pour rendre publique la Conférence des présidents, la confidentialité a aussi ses avantages. Selon Stéphanie Novak, “le huis clos permet de négocier et de faire des compromis plus facilement. C’est toujours compliqué pour un groupe de faire des concessions en public”. Les réunions loin des caméras permettent de changer plus facilement de position. Si les groupes tranchent en public, “les acteurs craignent d’être moins crédibles s’ils changent de position”.

Finalement, les sociaux-démocrates ont tout de même pu introduire ce débat sur l’ICE à l’ordre du jour grâce à leur topical debate – le droit pour un groupe, une fois par session plénière et à tour de rôle, à inscrire un débat à l’ordre du jour sur le sujet de leur choix, sans vote final.

Baptiste Domergue et Melvin Hermann

Dans l’hémicycle, l’ICE ravive les divisions
Le débat « Violence d’État à Minneapolis et état de droit aux États-Unis » s’est tenu mercredi après-midi dans l’hémicycle, dans un climat tendu. La députée Ana Catarina Mendes (S&D, gauche) a appelé à ne pas considérer la situation américaine comme un phénomène isolé, mais comme “s’inscrivant dans l’agenda d’une droite ultra-radicale qui s’immisce jusque dans les institutions européennes.” Du côté de l’extrême droite, les parlementaires se sont succédé pour exprimer leur incompréhension quant à la tenue d’un débat sur une politique interne à un État extérieur à l’UE. Le PPE, accusé de silence complice par la gauche, n’a fait intervenir que deux députés en une heure et demie. Quant au commissaire européen Costas Kadis, il a insisté sur l’importance stratégique, pour l’UE, de défendre des valeurs démocratiques et l’État de droit, et a affirmé poursuivre le dialogue avec Washington.
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