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L'alsacien fait de la résistance

Parler l'alsacien après-guerre, c'était parler la langue de l'ennemi. On observe toutefois un retour en force de son apprentissage, malgré l'image d'Épinal qui y reste attachée.

L'accent alsacien réprimé dans les écoles après-guerre. Illustration Raymond Piela/DR

 

« L’alsacien est une langue qui se perd. Il va disparaître », assure André Munch, 83 ans. Et les chiffres semblent lui donner raison. Alors que 91% des habitants de la région Alsace parlaient le dialecte en 1946, ils n’étaient plus que 43% en 2012, selon une étude de l’Office pour la langue et les cultures d’Alsace et de Moselle. Pire, seuls 3% des 3-17 ans le pratiquent. Un déclin directement lié à la Seconde Guerre mondiale, mais qui s’inscrit aussi dans un processus plus large de déficit de transmission de toutes les langues régionales de France.

« Si vous voulez que votre fils soit balayeur, continuez à lui parler alsacien »

Pour les plus ardents défenseurs de la langue, la faute incombe en grande partie à l’État français, « qui voit d’un mauvais œil la pratique de n’importe quelle langue régionale, affirme Joseph Schmittbiel, dramaturge alsacien proche du parti régionaliste Unser Land. Parler une autre langue que le français est perçu comme une agression. » Pour Jean Peter, président de l’association des parents d’élèves de l’école ABCM Zweisprachigkeit d’Haguenau qui propose un enseignement bilingue allemand/alsacien, le point de rupture est facilement identifiable : « Ce qui a fait basculer les choses, c’est le mouvement nazi. Il a permis à l’État français de retrouver la sympathie de la population alsacienne. »

À tel point que les Alsaciens ont honte de leur propre langue et de leur accent. Jospeh Schmittbiel en est convaincu : « Ils n’ont plus connaissance de leur histoire et du fait qu’ils sont copropriétaires de la langue allemande. Ils l’assimilent à la langue des méchants nazis. L’hostilité entre la France et l’Allemagne est intégrée dans la tête des Alsaciens. » Ce sentiment de honte prend racine dans l’après 1945 où pratiquer l’alsacien signifiait parler la langue de l’ennemi. Si ce rapprochement est moins évident aujourd’hui, il existe encore à travers les œuvres culturelles, comme les films par exemple. « Aujourd’hui, qu’est-ce qu’on voit de l’allemand ? Que c’est la langue des nazis. Il y a un racisme anti-boches, même en Alsace », regrette Joseph Schmittbiel.

Pour réduire l’influence de l’alsacien, la France s’est concentrée sur une institution, l’école primaire, où l’enseignement de l’allemand était interdit. Le décret du 18 décembre 1952 autorise à nouveau son enseignement facultatif dans les classes de fin de cycle. Considéré comme un dialecte allemand, l’alsacien est le grand oublié, avec le corse, de la loi Deixonne (1951), qui autorise l’enseignement des langues régionales en France.  « On était systématiquement punis par les instituteurs quand on parlait alsacien, même dans la cour de récréation », se remémorent André Munch et Jean Peter. « Les instituteurs disaient aux parents : ‘’si vous voulez que votre fils soit balayeur, continuez à lui parler alsacien’’ », complète Joseph Schmittbiel. Par ailleurs, l’État a appuyé ce processus de francisation en offrant une prime de « difficulté administrative » aux instituteurs des autres régions pour venir enseigner en Alsace. Prime qui, pour l’anecdote, existe toujours, pour un montant qui n’excède pas 3 euros. « Après la Seconde Guerre mondiale, la France a profité de ce qui s’est passé pour assimiler toute volonté autonomiste au national-socialisme », résume Joseph Schmittbiel. Il faut attendre les deux réformes Holderith (1969 et 1972) pour que le dialecte alsacien soit clairement différencié de l’allemand.

1200 élèves scolarisés dans le réseau ABCM

Si le déclin de l’alsacien est indéniable, son acte de décès n’a pas encore été signé. L’association ABCM lutte pour que le dialecte soit de nouveau enseigné aux enfants. En 1991, elle a créé des écoles sur le principe de l’enseignement bilingue paritaire. 12 heures de cours en français, 12 en allemand, aussi bien sous sa forme standard que sous sa forme dialectale (ici l’alsacien). L’association s’est d’abord heurtée à de nombreuses réticences. « Pendant 60 ans, on a convaincu les parents que c’était mal de parler alsacien. Forcément, ils n’étaient pas très enthousiastes. À l’époque, j’ai reçu des lettres de menace à mon domicile, on me traitait comme un hors-la-loi », se rappelle Jean Peter. Mais la graine était plantée et l’Éducation nationale a ouvert à son tour des classes bilingues en 1992.

Pour la première fois cet été, ABCM a aussi organisé une colonie de vacances entièrement en alsacien. Depuis la rentrée de septembre, trois écoles maternelles expérimentent la pédagogie immersive. Le français n’est plus pratiqué dans les salles de classe, seuls l’allemand et l’alsacien le sont. 220 enfants en bénéficient. Au total, ils sont 1200, de 3 à 11 ans, à faire partie du réseau ABCM Zweisprachigkeit. Signe que la pratique de l’alsacien n’appartient pas encore au passé.

Timothée Loubière