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Les camions venus du port déchargent des caisses et des caisses de nourriture dès 3 h du matin. Sur les étals, une dizaine d'employés éviscèrent des poulets à mains nues et écaillent des poissons entiers en quelques secondes. Malgré l'heure matinale, l'ambiance est, à ce qu’il nous semble, faite de blagues entrecoupées de coups de machette sur les planches de bois.

Sur le sol, le sang se mélange à la graisse. Une mixture glissante qui ne dérange pas le monde qui s'affaire autour de nous. Les grossistes vendent à bon prix, les acheteurs négocient au meilleur. Les porteurs fendent la foule en tractant leur charrette sur le dos. De la bidoche à la poiscaille, des légumes aux fruits exotiques, du piment aux bidons de sauce de poisson fermenté… on trouve de tout. Khlong Toei est un ventre, il ingère et fait subsister toute la ville, sans lui personne ne mange. Notamment ceux que l'on voit pointer le bout de leur nez aux alentours de 6 h : les travailleurs. En costume de bureau ou en combinaison de chantier, ils viennent acheter leur gamelle du midi et prennent un petit déjeuner sur le pouce.

Il y a quinze ans, le quartier n’aurait pas pu être plus différent. Un rapide voyage dans le temps par image satellite donne à voir un espace périurbain composé de maisons hautes de deux ou trois étages, pas plus, et de quelques carrés herbacés où rien n’avait encore été construit. Entre les deux époques, la ville a inauguré l’extension d’une ligne BTS. Si voyager sur ces lignes est rapide et permet de survoler les embouteillages, le ticket reste plus onéreux que les motos agiles, omniprésentes dans la capitale et toujours capables d’embarquer un passager supplémentaire. Toujours est-il que la mise en fonction de cette nouvelle extension a rapidement fait grimper la valeur des terrains qui la longent, poussant les propriétaires à vendre. Progressivement remplacés par les condominiums et les concessionnaires automobiles, les logements d’origine sont de moins en moins visibles. Quant aux occupants qui ont refusé de s’installer dans les immeubles, ils ont été repoussés vers de nouveaux quartiers périphériques.

Mais rien ne vaut le rendez-vous le plus attendu de la journée : l'aérobic, une danse rythmée très cardio qui commence à 17 h. En quelques années, le concept est devenu si populaire que la ville a installé d'immenses écrans et une grosse sono. Chaque jour, des influenceurs se déhanchent face à leur trépied de caméra, à côté de personnes plus âgées en quête d'exercice physique. « Je viens ici tous les jours, j'adore l'ambiance », crie un vieil homme pour se faire entendre par-dessus la musique T-pop qui rythme la scène. 

Le coup de sifflet d’un agent de sécurité immobilise la foule. Il est 18 h, le moment quotidien de l'hymne national. Les enceintes baissent le son pour écouter le Phleng Chat, composé en 1932 pour honorer la proclamation de la monarchie constitutionnelle. Quelques minutes plus tard, un nouveau sifflement strident marque la fin et la vie reprend son cours. Les enceintes tonnent à nouveau, et la chorégraphie repart de plus belle.

Chaweerat Phanprasirt se bat contre l'installation de nouveaux data centers dans sa région natale. © Augustin Brillatz

Face au dérèglement climatique, à la compétition engendrée par la mondialisation et aux bouleversements sociaux, Bangkok se modernise à marche forcée. Au détriment des provinces frontalières, des personnes âgées et des franges les plus défavorisées de la population. Nos journalistes sont allés à la rencontre des principaux concernés.

L’économie de la Thaïlande, pays tropical bordé par plus de 3 000 km de côtes, repose traditionnellement sur l’agriculture et la pêche, et depuis plusieurs décennies, sur le tourisme. Mais ces secteurs ont été ébranlés par les diverses crises économiques, sanitaires et sociales internationales et par des politiques nationales ultra-libérales. En parallèle, la baisse de la natalité sonne comme une réponse des femmes à ces difficultés. À travers quatre reportages, nos journalistes proposent un état des lieux de la situation.

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