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A priori, rien ne prédestinait Saint-Maur-des-Fossés à devenir l’une des communes les plus endettées de France. Lovée dans un méandre de la marne, au sud-est de Paris, la ville abrite environ 76 000 habitants. Ici, pas de chômage endémique, ni de passé industriel difficile à gérer.
Entre 2001 et 2008, le maire a contracté plusieurs emprunts, notamment auprès de Dexia, l’ancienne banque franco-belge des collectivités locales, en voie de démantèlement suite à la crise des subprimes. Sur cette période, la dette a cru de 13% par an. A tel point que fin 2008, elle représentait 248 millions d’euros, soit 3293 euros par habitant, selon un rapport de la Chambre régionale des comptes d’Ile-de-France. Un chiffre presque deux fois supérieur à la moyenne.

« Une véritable drogue »

Plus embêtant encore est la nature de cette dette. Elle est composée à 89 % d’emprunts  dits «structurés», c’est-à-dire d’emprunts composés de plusieurs phases. La première période est à taux fixe, souvent très alléchant. Puis viennent une ou deux phases avec des taux variables suivant des formules parfois très complexes. L’évolution du taux d’intérêt, basée notamment sur la variation des grandes monnaies mondiales, est difficile à prévoir.

L’emprunt structuré devient « toxique » quand la commune ne parvient plus à le rembourser. A Saint-Maur-des-Fossés, certains prêts, souscrits sur la base d’un taux d’intérêt de 1%, pourraient, en 2014, atteindre un taux de 22,5 %, selon le compte-rendu de la commission d’enquête sur les produits financiers à risques souscrits par les acteurs publics locaux daté du 21 septembre 2011. Comment une ville sans difficultés économiques a-t-elle pu s’endetter à ce point ?

Refiler le fardeau

Arrivé aux commandes de la mairie en 2008, Henri Plagnol (UMP) rejette la responsabilité sur l’équipe précédente. «Cette ville tranquille de la petite couronne ne se serait jamais trouvée dans une telle situation s’il n’y avait eu la rencontre entre une gestion administrative sérieusement défaillante et un produit extraordinairement séduisant», déplore-t-il lors de son audition par la commission d’enquête pilotée par le député Claude Bartolone.

A Saint-Maur, «ces emprunts ont permis de bénéficier d’une manne financière sans avoir à augmenter les impôts. C’était une véritable drogue», analyse Jacques Leroy, premier adjoint et chargé des finances. Aujourd’hui, les élus appellent l’Etat à la rescousse.

Mais Saint-Maur n’est pas un cas isolé. Depuis les années 2000, plus de 10 000 prêts structurés ont été signés par les collectivités territoriales françaises, selon le rapport final de la commission parlementaire paru le 15 décembre. L’encours total de ces emprunts est estimé à 14 milliards d’euros.

 

Le RoE, (return on equity) ou rendement sur capital, est l'indicateur de rentabilité des banques, calculé en fonction de leurs fonds propres, et leur principal argument pour achalander les investisseurs. Ces vingt dernières années, elles ont totalement organisé leurs activités autour de ce ratio, et prennent tous les risques pour le maintenir.

Un enjeu de communication

Au milieu des années 1990, la régulation financière oblige les banques à publier leurs comptes. La seule norme comptable disponible pour le faire vient des banques d'investissement anglo-saxonnes, qui prônent un RoE élevé. Toutes vont s'aligner sur ce modèle.

Selon Dominique Lacoue-Labarthe, spécialiste de la régulation financière au Laboratoire d'analyse et de recherche en économie et finance de l'université de Bordeaux, la généralisation du modèle du RoE est cruciale : les exigences en fonds propres introduites par Bâle II et la pression de la concurrence poussent au même moment les banques à développer un endettement de plus en plus risqué. Dans les années 2000, le RoE de 15%, qui était jusque là un idéal à atteindre, devient une exigence sine qua non pour rester dans la course. Les niveaux de RoE s'emballent, déconnectés de l’économie réelle (voir infographie), menant le système bancaire à la limite de la rupture. « C’était comme sauter du 5ème étage sans parachute, cela traduit des comportements de fous furieux. » Car pour gonfler son RoE, le plus facile est d'utiliser l'outil du « levier d'investissement ». Pour maximiser leurs gains, les banques empruntent de très grosses sommes pour jouer sur les marchés financiers. Si ces paris sont chanceux, elles raflent la mise. Mais s'ils sont perdants, l'effet de levier s'inverse et entame le capital propre. En d’autres termes un fort RoE à la vitrine d’une banque est indissociable d'une forte prise de risque.

Les banques se désengagent du soutien à l'économie

La crise financière de 2007 fait chuter brièvement leur RoE dans le négatif dès la fin de l'année 2008, contraignant les banques à diminuer l'effet de levier : pour que leurs RoE redeviennent positifs, les banques bradent dans l'urgence leurs actifs. C'est le « deleveraging ».

Les exigences de reconquête d'un RoE élevé incitent aussi à réduire le champ des activités. Les banques se détournent du crédit à la consommation de biens durables (voitures...) et se désengagent des paris à longs termes sur l'économie comme le soutien aux jeunes entreprises innovantes. « Elles se recentrent sur les activités qui produisent des profits plus réguliers », explique Dominique Lacoue-Labarthe, comme les prêts aux grandes entreprises et la gestion d'actifs profitables. En France, elles se retirent des syndicats bancaires qui financent les grands contrats commerciaux des avionneurs ou des constructeurs d'infrastructures.

« Ces changements de stratégies à long terme sont aussi une conséquence des exigences en capital des régulateurs », poursuit Dominique Lacoue-Labarthe. Bâle III qui exige d'immobiliser encore plus de fonds propres réduit la marge de manœuvre des banques. Selon elles, les exigences des régulateurs, qui menacent leur RoE, sont encore plus dangereuses pour l'économie que la récession elle-même.
« Bâle III touche vraiment aux RoE, à la capacité des banques à générer des profits à partir de leurs capitaux propres. Ce qui va pousser encore plus au fonctionnement parallèle et aux manipulations des résultats », commente Dominique Lacoue-Labarthe.

En cette fin d’année 2011, les banques ont du revoir leurs estimations à la baisse. La barre des 15 % de RoE qui était un plancher, devient un plafond. Mais à moyen terme, certaines entendent bien atteindre à nouveau des RoE de 25 %, après avoir effectué les arbitrages nécessaires. Quels que soient les risques pour le contribuable.

Claire Gandanger

Après le déclenchement de la crise grecque, la zone euro crée le Fonds européen de stabilité financière (FESF), pour venir en aide aux pays fragilisés. Nous l'avons rencontré à Luxembourg. Construit sur un montage jugé par certains aussi risqué que ceux qui avaient déclenché la crise, il sera remplacé par une instance permanente, le Mécanisme européen de stabilité financière (MES), qui ambitionne de faire figure de FMI bis. Autre solution envisagée par les dirigeants européens pour endiguer la contagion : le recours aux ressources illimitées de la BCE. Il faudrait pour cela faire violence aux traités. Pour contourner cet obstacle, ils entendent passer par le FMI.

Fabrice Pelosi : « La finance, c'est pas très compliqué »

Fabrice Pelosi, 28 ans, est le Jean-Pierre Gaillard de Twitter. Diplômé d’école de commerce, il se destinait à la finance. « Un peu par hasard », il s’est retrouvé à Capital.fr, en tenant à côté le blog warrant marrant dans lequel il vulgarise la finance grâce à des vidéos décalées. Aujourd’hui, il est éditeur à Yahoo Finances. Mode d’emploi pour se connecter à l’infosphère financière.

En 2012, les réductions à marche forcée des déficits publics engagés par les gouvernements ne réduisent pas leurs besoins de recourir aux marchés.
La valeur de la dette contractée qui arrive à échéance est considérable pour des États tels que l'Italie et l'Espagne, particulièrement exposés à la défiance des investisseurs.
Quant au gouvernement français, il devra faire appel au marché en 2012 pour lever l'équivalent de 16% de son PIB.

La machine infernale du rendement sur capital

« La régulation est un jeu de chat et de souris »

Salle de marché de la Bourse allemande à Francfort. (CUEJ/Marion Kremp)

Incitation supplémentaire à se livrer à ces paris, les coûts de transaction des produits dérivés sont très bas, puisque la majeure partie d'entre eux sont échangés de gré-à-gré entre deux établissements, échappant ainsi à la régulation et aux frais de gestion.

«La complexité des produits financiers, comme les subprimes inclus dans des titres structurés en tranches de risques croissants, les a rendus plus risqués. Du coup, les banques, et en particulier les géants internationaux, se sont largement lancés dans la fabrication de produits dérivés pour offrir des couvertures contre chacun de ces risques, mais aussi dans la conclusion de contrats de couverture entre elles, pour garantir leurs propres actifs» explique Paul Atkinson. C'est en partie ce qui explique l'explosion quantitative des produits dérivés. Bien sûr c'est aussi le fait qu'ils rapportent beaucoup d'argent. Le monde de la finance est avant tout motivé par cela.

«L'utilisation excessive des produits dérivés est responsable de la crise» affirme Paul Atkinson. Utilisés massivement pour la spéculation, présents dans les bilans de  toutes les banques, ils ont nourri les bulles spéculatives.

Quand la bulle éclate, c'est-à-dire quand une des parties ne peut pas honorer sa promesse de payer car elle ne dispose pas de fonds suffisants, c'est le début d'une crise financière. Si celle que nous vivons se diffuse avec une telle ampleur, c'est que tous les grands groupes bancaires sont interdépendants, conclut Paul Atkinson. Voilà comment la faillite du géant Lehman Brothers suite à l'explosion de la bulle des subprimes s'est transformée en crise bancaire mondiale. Comme un domino qui entraîne dans sa chute les autres dominos devant lui.

Jeanne Richard Et Eléa François À Paris

 

 

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