L’établissement, dont le partenariat désormais terminé a suscité de vives contestations à Sciences Po Strasbourg, est liée à de nombreuses écoles et universités. Plusieurs rapports ont, depuis le début de la guerre à Gaza, pointé du doigt les liens tant financiers qu’idéologiques entre l'université basée à Tel Aviv et les forces de sécurité israéliennes. Romain*, étudiant de 23 ans, y a suivi un échange d’un an, il témoigne.
Dans quel cadre avez-vous étudié à l’université Reichman ?
Le Proche et Moyen-Orient sont les régions sur lesquelles je me spécialise. Les seuls partenariats qu’avait mon école n’étaient ni en Égypte, ni au Liban, mais en Israël. Je suis donc allé là-bas en tant qu’étudiant intéressé par le conflit israélo-palestinien et passionné par la région. Je commençais à l’époque mon orientation vers les métiers de la diplomatie, alors je voulais aussi apprendre l’hébreu et l’arabe.
Pourquoi avoir choisi l’université Reichman ?
Il y avait deux établissements partenaires. L’enseignement du premier, à Jérusalem, était très théologique. J’ai opté pour le second, Reichman, à Tel Aviv, axé sur les questions de défense. Je me suis dit que ce serait à l’image de la ville : ouvert et progressiste. J’ai découvert au fil des semaines la réalité : c’est l’inverse de ce que j’avais imaginé. Certains Israéliens modérés m’ont vite dit que cet endroit était réputé pour être politisé très à droite. Au début, je ne savais pas que les liens avec Tsahal (l’armée israélienne, NDLR) étaient si étroits. Les révélations sur les financements de l’armée sont arrivés ensuite, avec la guerre.
Peu après votre arrivée, Israël a été attaqué le 7 octobre 2023.
La société israélienne était choquée, pleurait l’attaque. L’objectif pour tous était la récupération des otages donc le soutien à l’armée n’était pas vu comme mauvais. Plongé dans ce pays, tu as instinctivement envie de venir en aide aux gens meurtris qui combattent les terroristes. Très vite, les cours sont pour la plupart passés à distance. Je n’allais donc que très peu sur le campus et ne côtoyais pas les autres étudiants. J’étais bien plus ancré dans la société modérée, de gauche.

L'université Reichman est à Herzliya, près de Tel Aviv, en Israël. Photo : Wikimedia Commons
Comment décrirais-tu l’influence de l’armée au sein de l’université ?
Il y avait beaucoup d’étudiants internationaux, alors Tsahal faisait son recrutement chez ceux qui n'avaient pas fait leur Alyah (installation pour un juif en Israël, NDLR) et donc leur service militaire. On recevait en permanence des mails pour soutenir l’armée, ils organisaient des cagnottes et envoyaient des colis avec des bonbons et des couvertures aux militaires. Au début, je ne considérais pas forcément ça comme de la propagande, parce que c’était juste après le 7 octobre. Après, j’ai compris que c’était toujours comme ça.
Et sur la qualité des enseignements académiques ?
D’un point de vue purement académique, ce n’était pas un enseignement propagandiste. J’ai trouvé les cours sur le conflit israélo-palestinien très objectifs. Les professeurs n’étaient pas que des fervents défenseurs d’Israël, loin de là.
Cette université comprend l’Institut de lutte contre le terrorisme (ICT), où des travaux sont jugés « problématiques ».
Avant mon échange, mon école en France m’a vendu que je pouvais faire un stage à mi-temps dans cet institut pour y faire de la recherche universitaire. J’y ai mis les pieds en novembre et n’y suis pas resté très longtemps. On m’a fait travailler sur le terrorisme d’extrême droite en France et en Belgique, ce qui n’est pas problématique en soi. D’autres étudiants ont travaillé sur le Liban ou la Palestine. À notre niveau de stagiaire, je ne pense pas qu’on ait pu faire un travail utile pour les renseignements ou l’armée…
Comment considérez-vous désormais les partenariats universitaires avec Reichman ?
Un partenariat aujourd’hui, ce n’est pas pareil qu’avant. C’est devenu un problème depuis que la lumière a été faite sur le soutien de cette université à Tsahal. Par contre, je ne suis pas pour généraliser le boycott, ce que je trouve dangereux. Je trouverais ça absurde d’arrêter le partenariat avec l’université hébraïque de Jérusalem par exemple, alors que la moitié de ses étudiants sont Palestiniens.
Vous avez été visé par des critiques au sein de votre école. Comment l’avez-vous vécu ?
J’ai parfois ressenti un malaise dans mon école. Je me suis senti ciblé par certaines manifestations pendant mon échange même si je sais que ce n’était pas personnel. En plus, mes opinions ne sont pas si éloignées des étudiants mobilisés. À propos du conflit, je suis un défenseur d’un État de Palestine. Si c’est ça être pro-palestinien, alors je le suis. Je défends tout autant le droit d’Israël à exister, en sécurité. Ce qui, d’ailleurs, ne m’empêche pas de m’opposer à son gouvernement génocidaire qui mène une guerre et une colonisation atroces.
* Le prénom a été modifié
Propos recueillis par Clément Vaillat. Edité par Alice Billia