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Les femmes représentent 23 % des maires élus lors des élections municipales de 2026 : c’est plus qu’en 2020, mais c’est toujours peu. Certaines régions s’en sortent moins bien que d’autres. Dans le Grand Est, l’accès à la politique locale semble compliqué pour les femmes.

Betty Muller, Marielle Spenlé et Marie-Madeleine Stimpl font partie des 18,7 % de femmes maires dans le Grand Est. © Documents remis

« La campagne a été longue et difficile, les habitants ne pensaient pas qu’une femme pouvait être maire de la ville de Phalsbourg », rapporte Marielle Spenlé, première élue à occuper la fonction dans cette commune de Moselle d’environ 5 000 habitants. L'assistante sociale de 56 ans fait partie des 955 femmes à la tête d’une municipalité dans le Grand Est.

Un quart de femmes maires en France : c’est peu, et pourtant c’est un pourcentage que le pays n’a pas encore réussi à atteindre lors de ces élections. Au niveau national, on en compte en effet 22,8 %1. Elles sont 18,7 % dans le Grand Est, l’une des trois régions les moins bien classées, juste derrière la Corse et les territoires d’outre-mer.

Un tel écart entre la moyenne nationale et celle du Grand Est s’explique difficilement. Une des hypothèses avancées dans une étude de l’Insee sur la représentation des femmes dans la vie locale est celle du grand nombre de communes de moins de 1 000 habitants présentes dans la région (81 % contre 71 % en France métropolitaine), pour lesquelles la législation n’imposait pas la parité dans les listes municipales jusqu’en 2025.

© Eva Lelièvre

© Eva Lelièvre

Première loi parité en 2000

Betty Muller, elle, entame aujourd’hui son troisième mandat de maire à Geiswasser, une commune de 341 habitants au sud-est de Colmar (Haut-Rhin). « J’ai eu beaucoup de réflexions misogynes, je suis souvent rentrée en pleurant, retrace la sexagénaire. Il faut être bien accrochée. » Entrée en 2001 dans le conseil municipal du village, l’ancienne fonctionnaire a dû s’imposer dans un groupe encore principalement composé d’hommes. Son parcours s’est déroulé en parallèle de réformes législatives instaurées par le gouvernement pour pousser à la parité dans la politique locale.

La première « loi parité », promulguée en juin 2000, a obligé les partis politiques à présenter un nombre égal de femmes et d'hommes pour les élections régionales, sénatoriales et européennes. Pour les municipales, une alternance par tranche de six s’impose dans un premier temps pour les communes de plus de 3 500 habitants. En 2007, une nouvelle loi requiert l'alternance stricte homme-femme dans les listes municipales pour ces mêmes communes. Puis, en 2013, c’est au tour des communes comptant plus de 1 000 habitants d’être soumises à l’exigence paritaire.

© Eva Lelièvre

Même aujourd’hui, alors que depuis le dernier scrutin toutes les communes sont touchées par la stricte alternance, le nombre de femmes dans les conseils municipaux reste en dessous des 50 %. En effet, les postes de tête de liste sont plus souvent occupés par des hommes, influençant ainsi la composition finale du conseil. Si elle reste faible, la part des femmes maires progresse lentement : 14 % en 2008, contre 16 % en 2014, et 20 % en 2020. Bien que ces lois agissent sur la composition des conseils municipaux, elles peuvent accélérer indirectement la féminisation de la fonction de maire.

« On devient rarement maire du jour au lendemain, confirme Sébastien Michon, directeur de recherche au CNRS et spécialiste en sociologie politique. Le fait de siéger au conseil et d’être adjoint permet de se familiariser avec les institutions, les dossiers, les procédures, et de se positionner ensuite sur les mandats. Ça favorise l’accélération de la féminisation de la fonction de maire dans les petites communes. »

© Eva Lelièvre

Christelle Lehry, conseillère régionale Grand Est, est présidente de Femmes d’Alsace, une association créée pour inciter ces dernières à entrer en politique, par exemple à travers des formations. Pour elle, l’un des freins à la politisation des femmes est leur propre autocensure. Elle raconte avoir régulièrement entendu des témoignages d'élues relatant « qu’elles n’osaient pas se lancer parce qu’elles ne se sentaient pas assez compétentes, et que c’étaient des hommes qui étaient venus les chercher ».

« Je n’ai pas osé y aller »

C’est ce qu’a vécu Marie-Madeleine Stimpl, tout juste élue maire de Habsheim, une commune de 5 000 habitants à dix kilomètres de Mulhouse, après deux mandats en tant que première adjointe. En 2008, elle est contactée par Gilbert Fuchs pour monter une équipe, « mais je n’ai pas osé y aller. J’avais deux enfants et un job de secrétaire », avoue-t-elle. En 2014, elle se laisse convaincre et devient la première adjointe de Gilbert Fuchs.

Ce qui a changé entre ces deux dates : ses enfants ont grandi. Il s’agit là d’un autre obstacle à la féminisation de la politique : la charge mentale du foyer qui revient encore principalement aux femmes. En témoigne également Marielle Spenlé, devenue adjointe de Phalsbourg en 2020, une fois que ses enfants étaient autonomes. Un sondage Ipsos réalisé en mars 2026 montre d’ailleurs qu’avoir des enfants est encore perçu comme plus handicapant pour une femme maire que pour un homme maire (17 % contre 12 % pour les hommes).

Tous les noms de femmes barrés

Finalement, la politique reste un milieu encore masculin qui peut facilement dissuader. À Geiswasser, Betty Muller a dû compter sur son « caractère » pour « [s’]imposer ». Lors du dépouillement de 2014, « il y avait 30 à 40 % des bulletins de vote où tous les noms de femmes étaient barrés, raconte celle qui se présentait pour la première fois en tête de liste. Le message était clair, mais je ne me suis pas laissée abattre. » Elle évoque son élection départementale en binôme avec un « dinosaure du secteur bien ancré sur le territoire » où on lui demande régulièrement si elle est « sa suppléante ». Ou encore ses prises de parole en réunion davantage coupées que celles des hommes : « Ça n'a pas été facile tous les jours. Il faut qu’on fasse plus nos preuves que les hommes, c’est sûr. »

« La principale barrière à l’égalité, difficilement renversable par la loi, réside désormais dans le leadership en politique, qui commence par le fait de se sentir légitime pour construire et emmener une liste », écrivent dans une tribune publiée dans Le Monde le 26 mars 2026 Catherine Achin et Sandrine Lévêque, toutes deux professeures de science politique, respectivement à Paris-Dauphine-PSL et à Sciences Po Lille. Effectivement, dans les témoignages recueillis, sont souvent mentionnés doutes et réflexions. Marielle Spenlé parle de la « pression » qu’elle s’est imposée « pour réussir » ses missions d’adjointe : « Les femmes se posent des questions sur leur légitimité ou leurs compétences, et sur leur rôle d’épouse et de mère. »
« La loi sur la parité a amélioré la représentation des femmes dans les assemblées, sans toutefois entamer de manière définitive l’emprise des hommes sur le champ politique »2, notent également les deux professeures de science politique.

Les femmes continuent donc de se heurter au plafond de verre. Si cinq des dix plus grosses villes d’Alsace sont dirigées par des femmes, à l’échelon des intercommunalités, où leur présence n’est pas obligatoire, leur représentation chute. « Il y a 26 communes dans la communauté de communes du Pays de Phalsbourg. Au dernier mandat, il y avait une femme maire. Aujourd’hui, on est deux », constate Marielle Spenlé.

Eva Lelièvre

Édité par Quentin Baraja 

Pour les chiffres des maires élus en 2026, nous avons téléchargé le jeu de données de data.gouv recensant l’ensemble des conseillers municipaux élus nationalement, dont nous avons gardé seulement la tête de liste pour chaque commune, présumant qu’il s’agissait de la personne élue maire.

Achin, C. et Lévêque, S. (2014). « La parité sous contrôle. Égalité des sexes et clôture du champ politique ». Actes de la recherche en sciences sociales, 204(4), 118-137.

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