Petit parti mais grand habitué des élections, Lutte ouvrière a présenté presque autant de listes que La France insoumise aux municipales. Derrière, des équipes de militants se démènent pour faire vivre le marxisme révolutionnaire et l’héritage du combat ouvrier. À Frouard (Meurthe-et-Moselle), commune au fort passé sidérurgique, la tête de liste Lutte ouvrière Lucien Aubert a réuni 8 %. Un record dans le Grand Est.

Lucien emmène « Titi » sur les rails de l'ancienne aciérie qu'il a bloquée autrefois. © Arthur Besnard
Quand il nous accueille dans sa maison de Frouard, en Meurthe-et-Moselle, la tête de liste Lutte ouvrière (LO) Lucien Aubert se présente sans tergiverser : « Je suis né un premier mai, je suis communiste depuis ma naissance ! » À 71 ans, ce grand tranquille a travaillé une bonne partie de sa vie dans les aciéries de la commune voisine de Pompey, jusqu’à leur fermeture en 1986. Aujourd’hui, « il ne reste plus rien », raconte l’ancien ajusteur fraiseur derrière ses petites lunettes rondes. Ces cheminées, qui ont coulé les 7 000 tonnes d’acier de la tour Eiffel et employé 5 000 ouvriers à leur apogée, n’existent plus. À la place, une immense zone industrielle accueille désormais plus d’une centaine de petites entreprises : « Ils ont eu le terrain gratuit, mais nous, on n’a jamais eu d’augmentation », soupire Lucien.
Au détour d’un talus ou d’un bout de rail, Lucien raconte ses blocages ferroviaires, ses affrontements avec les gendarmes mobiles et les blessures de ses camarades, lui qui était de la plupart des grèves, dès 1968. En passant sous un pont, il ne rate pas l’occasion de rappeler que les vieux tags « LUTTEZ » ou « ÇA SUFFIT, RÉAGISSONS » sont de lui. Aujourd’hui adhérent de LO, c’est à l’époque pour le Parti communiste et surtout pour la CGT qu’il signait les murs. De ce passé de lutte où la région votait encore rouge, beaucoup de mairies ont disparu. Quant aux rares camarades de Pompey, beaucoup sont décédés prématurément : « On n’est plus que deux. Forcément, quand tu respires de l’amiante pendant huit heures par jour… »
Beaucoup de listes et peu d’élus
En 2026, c’est la troisième fois que Lucien prend la tête de liste pour Lutte ouvrière lors des municipales à Frouard, où il vit depuis l’âge de cinq ans. Avec 181 voix sur 2 300 au premier tour, impossible d’obtenir un siège au conseil municipal, mais déjà une petite fierté : le score de 8 % constitue le record de LO dans le Grand Est pour ce scrutin. Pas de quoi démoraliser le militant trotskiste, même s’il confesse avoir eu des difficultés à remplir sa liste, en plus d’affronter un contexte « de montée des idées réactionnaires ». C’est ce qui fait le plus « mal au ventre » à son colistier Dominique Georges, ouvrier du bâtiment de 66 ans. Discutant autour d’une tarte aux pommes, lui et ses camarades regrettent les idées « proches du Rassemblement national » de la liste sans étiquette élue à Frouard. La chute des dernières mairies communistes de Lorraine, comme Villerupt et Mont-Saint-Martin, n’a pas de quoi leur remonter le moral non plus.

Sur le pont ferroviaire qui traverse la Moselle à Pompey, les murs portent un des rares vestiges des grandes grèves de la sidérurgie des années 80. © Arthur Besnard
En 2014, Lucien et deux de ses colistiers avaient pu entrer au conseil de Frouard avec 22 % des voix. Trois sièges sur 29, c’est peu dans cette commune de près de 7 000 habitants, mais c’est déjà de quoi « faire reculer » la mairie, raconte Myriam Aubert, camarade et épouse de Lucien. En faisant tourner des pétitions, parfois victorieuses, contre des suppressions d’aide au chauffage ou des expulsions de locataires : « On associait toujours les gens, pour faire vivre la lutte des classes », se souvient-elle en se servant un thé. Avec les colistiers de Frouard, elle reconnaît que leur parti a plus de chances loin des grandes villes et de leurs nombreuses listes : « C’est beaucoup plus difficile pour la copine Christiane [Nimsgern] sur Nancy. Ici, il y a un terreau ouvrier et on nous connaît » explique l’ancienne collègue de la candidate nancéienne. Dans la capitale des ducs de Lorraine, LO se cantonne à 1,28 %, en concurrence avec six autres listes. Même histoire dans les autres grandes villes françaises, où la barre des deux pourcents n’a pas été franchie par le parti en mars 2026.
Ailleurs dans le Grand Est, le parti conservait jusqu’alors quelques élus à Ensisheim (Haut-Rhin) et à Chaumont (Haute-Marne), tous éliminés cette année. Le « camp des travailleurs » n’a beau avoir rassemblé que 1,29 % des votes à l’échelle nationale, il peut quand même se prévaloir de 24 conseillers municipaux, soit huit de plus qu’en 2020. On les retrouve principalement dans le Doubs, le Nord, et l’Oise, où le parti récupère jusqu’à trois sièges à Clermont, record national du parti avec plus de 20 % des voix.
© Arthur Besnard
Sur les près de 35 000 communes françaises, 243 avaient la possibilité de glisser un bulletin LO : un nombre de listes à peine inférieur à celui de La France Insoumise. Une assiduité remarquable au sein de la « galaxie trotskiste » selon Georges Ubbiali, sociologue émérite de l’Université de Bourgogne, spécialisé dans la gauche révolutionnaire. « Lutte ouvrière ne manque aucune élection : présidentielle, législatives, régionales, municipales... Ils ont même participé à des sénatoriales », rappelle le chercheur, qui relève les départementales comme unique exception à leur omniprésence.
« Si on n’est pas là, il n’y a plus personne ! »
Dans certaines communes, la liste de LO est la seule à gauche. C’était le cas à Fourmies (11 000 habitants), dans le Nord, où le parti place cette année un conseiller en rassemblant 13 % des voix. Pour les militants de Frouard, ce paysage politique est d’autant plus désolant que la commune en question a accueilli la première commémoration française du 1er-mai – réprimée dans le sang – en 1891. Les communistes y ont longtemps tenu la mairie, mais en 2026, pas une seule liste ne se revendique du parti à l’étoile. « Là-bas, les ouvriers se sont fait tirer dessus [lors de la fusillade de Fourmies en 1891, ndlr]. Si on n’est pas là, il n’y a plus personne ! », déplore Pierre Nordemann, 43 ans, candidat LO à Vandoeuvre-lès-Nancy, à une quinzaine de kilomètres de Frouard.
Ni le petit nombre d’élus, ni les petits scores ne découragent la présence du « camp des travailleurs » aux élections. « Nous, on veut que les gens puissent mettre un bulletin communiste qui veut changer ce monde, explique Pierre Nordemann, même si on sait qu’on est à contre-courant et minoritaires. Si on milite pas, on crève. » Tout en participant aux élections, Lutte ouvrière ne se dit pas dupe du modèle électoral, qui ne leur permettra pas de remettre en question le modèle capitaliste. Rien de paradoxal pour le candidat vandopérien : « On ne croit pas aux élections bourgeoises, mais on y participe quand-même, tout en connaissant les limites ». Il poursuit son raisonnement : « On ne croit pas au capitalisme, mais pourtant on doit bien bosser pour lui ! »
© Arthur Besnard
Pour Dominique Georges, qui s’est engagé sur le tard à LO, ces campagnes servent aussi à « transmettre une fierté ouvrière » et à créer de la solidarité parmi les travailleuses et travailleurs. Né dans une « famille d’ouvriers aimants, c’est toujours mieux que bourgeois et cons comme un manche », il a connu pléthore de boulots et un passage par la rue, toujours « révolté contre l’exploitation ». En agitant ses mains usées et bardées de tatouages, il affirme sa fierté de voter pour « la Lutte ouvrière », le seul parti dans lequel il se reconnaisse.

En passant dans la cité ouvrière de Pompey, « Titi » se souvient avec mélancolie d’une commune qui vivait autour de son usine. © Arthur Besnard
Lui-même doit son engagement à ses discussions avec « le Lucien », mais aussi à la médiatisation du parti aux élections présidentielles. « Quand j’étais colleur d’affiches, je collais jamais sur la Arlette Laguiller ! C’était la seule qui défendait l’ouvrier, j’avais du respect pour elle », raconte dans son parler lorrain celui qu’on surnomme « Titi ». Pour Pierre Nordemann, l’engouement pour le parti n’est pas sans lien avec les profils sociologiques modestes des listes : « Nous, c’est des aides à domicile, des chauffeurs / livreurs, des salariés du bâtiment… On est les seuls à faire ça », précise-t-il, lui-même salarié de la caisse d’allocations familiales du département.
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Les municipales à peine terminées, c’est déjà l’heure de préparer la candidature de LO à la présidentielle de 2027 pour les camarades de Frouard. Pour le parti qui arrive le plus souvent premier dans les dépôts de candidature, la course aux 500 parrainages d’élus est déjà bien lancée. Lucien, qui a beau avoir pratiqué l’athlétisme à haut niveau, ne cache pas que ce genre de sprint devient un peu fatigant, et délègue volontiers à ses camarades. Pour l’instant, il attend avec impatience la traditionnelle fête de Lutte ouvrière qui se tiendra comme à Presles, dans le Val-d’Oise, à la fin du mois de mai.
Arthur Besnard
Édité par Eva Lelièvre