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Seulement 2,75 % des communes françaises sont administrées par un ouvrier ou une ouvrière, alors qu’ils et elles représentent près de 10 % de la population française de plus de 18 ans. Patrick Durand est l’un d’entre eux. Il compose avec la fatigue, le manque de temps et les pertes de revenu pour jongler entre l’usine et la mairie.

Patrick Durand, ouvrier à Laïta, devant sa mairie de Landébia (Côtes d’Armor), aux côtés de sa première adjointe Isabelle Baillet. © Document remis

Son quotidien est une course sans fin. Patrick Durand vient d’être réélu maire de Landébia, un village de 500 habitants dans les Côtes-d’Armor, et occupe un poste d’ouvrier en 2x8 à l’usine de la coopérative laitière Laïta. Ce Landébianais fait partie des 959 édiles qui portent un bleu de travail en France.

Chaque jour, Patrick Durand lève et couche le soleil. Les semaines où il est du matin, le réveil sonne à 3h30 et « Monsieur le Maire »  – comme l’appellent ses collègues et ses chefs – prend son poste à 5h. Pendant huit heures, il met les couvercles sur les pots de fromage fouetté, range les pots dans les cartons, place les cartons sur une palette, et recommence. Autour de 13h30, il s’accorde une petite sieste : « 45 minutes si tout va bien, mais quelquefois c’est un quart d’heure parce que le téléphone sonne », raconte Patrick Durand, joint après sa sortie de l’usine. Il nous répond au volant de sa voiture, en route pour un rendez-vous chez le notaire à propos du foncier de sa commune. Car à partir de 14h30, l’ouvrier de 55 ans enfile l’écharpe et gère les affaires municipales, épaulé par deux secrétaires de mairie à temps partiel. 
Le bâtiment au toit d’ardoise, qui fait également office de poste communale, ferme à 17h30. Patrick Durand, lui, n’a pas fini sa journée : conseil d’école, municipal ou communautaire, le natif de Saint-Brieuc passe une partie de ses soirées en réunion. « À 21h je suis couché », assure-t-il. Exception faite des semaines où il travaille de 13h à 21h. Dans ces cas-là – une semaine sur deux –  le service est réduit : « Je ne passe que le matin pour signer les papiers, voir les employés communaux, mais c'est tout. »

©Titouan Catel--Daronnat

À l’échelle des 34 836 communes françaises, la situation de Patrick Durand représente plus l'exception que la règle. Les dernières élections municipales ont peut-être rebattu certaines cartes politiques, mais les ouvriers demeurent largement sous-représentés dans les fonctions d’élus, même à l’échelle locale. Alors qu’ils comptent pour 9,6 % de la population de plus de 18 ans, ils ne sont à la tête que de 2,8 % des communes. De leur côté, les cadres représentent 12,3 % des plus de 18 ans et dirigent 22,8 % des mairies. En tout, on compte 959 maires ouvriers pour 7 931 maires cadres, soit huit fois moins. 

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Ce déséquilibre saute encore plus au yeux quand on prend en compte l’ancienne profession des maires retraités, qui représentent plus d’un tiers des édiles de France. 41,6 % d’entre eux sont d’anciens cadres, contre 4,2 % d’anciens ouvriers.

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Car les conseils municipaux ont beau jouir d’une image de centre de décisions plus accessibles que les hémicycles parisiens, ils n’échappent pas aux règles de la sociologie. Michel Koebel, professeur en sociologie à l’Université de Strasbourg, s’est penché sur le profil social des élus locaux : « Quelqu’un qui a grandi dans un milieu où l’on permet très tôt aux enfants d’avoir des opinions, où il voit ses parents s’impliquer en politique ou en parler, se sent beaucoup moins éloigné de la possibilité de faire partie de ce monde que quelqu’un qui occupe une position dominée dans la société. »  

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Patrick Durand vient de ce monde-là. Il le dit lui-même, avant il était « privilégié ». Jusqu’à ses 47 ans, il occupait un poste de cadre dans la distribution : « Je gérais 27 magasins Aubert dans le Grand Ouest. J’avais 120 personnes sous mes ordres, je gagnais bien ma vie, j’avais une voiture de fonction, la carte affaire », se rappelle-t-il. Victime d’une vague de licenciement dans le groupe à la fin des années 2010, il se retrouve obligé d’aller pointer à l’usine : « Du jour au lendemain, j'ai vraiment eu l'impression d'être fini. 47, 48 ans, ma carrière est terminée. J’étais vraiment malheureux. » C’est son mandat de maire, obtenu en 2020 après avoir été conseiller municipal délégué à l’éducation durant six ans, qui l’a aidé à remonter la pente : « Ça m'a permis de retrouver un équilibre psychologique et de me ressentir utile. » 

Il a appris la fonction sur le tas, sans pouvoir bénéficier des formations qui lui étaient offertes, faute de temps. Pourtant, ce n’est pas inné, surtout que « dans une petite commune, le maire fait office de DGS [directeur général des services]. » Gestion des ressources humaines, pilotage et suivi de tous les dossiers, veille sur les nouveaux règlements… Bref, tout un métier à intégrer : « Le plus dur, c’était d’apprendre à gérer le personnel communal, c’est très différent du privé, reconnaît l’ancien directeur, qui a rencontré d’autres difficultés. Au début, quand on n'est pas au courant, on passe aussi à côté de plein de subventions pour la commune. »

« Je me suis aperçu de la difficulté à payer ses factures »

Le déséquilibre dans la représentativité a des effets sur les politiques publiques menées par les municipalités, insiste Michel Koebel : « Notre enracinement social agit sur nos représentations du monde et donc sur nos idées et la politique qu’on applique. Qu’est-ce que ça veut dire d’améliorer la vie des gens quand on n’a aucun problème financier, par rapport à quelqu’un qui n’arrive pas à finir les fins de mois ? » À Landébia, Patrick Durand s’est inspiré de sa situation personnelle, devenue précaire après son licenciement, pour soutenir le pouvoir d’achat de ses habitants : « Ça m’a ouvert l’esprit. Avec un peu plus que le Smic, je me suis aperçu de la difficulté à payer ses factures, et on a mis en place des achats groupés qui permettent aux habitants de faire des économies sur la mutuelle santé, le bois, les granulés, le ramoneur… » assure celui qui a créé un poste d’adjoint dédié à cette tâche lors de son premier mandat. « Sur le fioul par exemple, il commande 10 à 15 000 litres pour 15 à 20 personnes dans la commune. En moyenne, il obtient une réduction de 30 centimes au litre. Et quand vous avez une cuve de 1000 litres, eh ben 30 centimes, c'est pas négligeable », poursuit le maire. Des économies qui profitent aussi à la commune et son école, chauffée au fioul. 

« Je ne fais pas ça pour l’argent »

Comme Patrick Durand à Landébia, plus de 90 % des maires ouvriers et anciens ouvriers administrent une commune de moins de 1 000 habitants. En comparaison, 60 % des maires cadres et anciens cadres officient à cette échelle, qui représente pourtant sept communes sur dix en France. « Être maire dans une petite commune, ça demande un investissement énorme et c’est mal payé, c’est presque bénévole. L'indemnité qui est donnée peut certes compenser une absence de revenus, mais elle ne compensera jamais celles des classes moyennes et supérieures, qui s’en désintéressent », explique Michel Koebel. À l'inverse, sur les 1 039 villes françaises de plus de 10 000 habitants, seulement deux sont dirigées par des ouvriers ou des ex-ouvriers, quand 700 le sont par des cadres ou anciens cadres. Pour les villes de plus de 100 000 habitants, l'indemnité de maire est fixée à 5 960,3 euros bruts mensuels1.

© Titouan Catel--Daronnat

Patrick Durand touche 2 000 euros nets d'indemnité par trimestre pour son poste de maire. Près de 650 euros par mois quand on touche un peu plus que le Smic (autour de 1 450 euros net), ce n’est pas négligeable. Mais il l’assure : « Je ne fais pas ça pour l’argent ». Il perd 8 à 10 jours de congés payés, pour assurer ses obligations d’édile, comme « les AG ou la sortie du club des anciens en décembre ». À l’usine, il est forcé de se mettre en indisponibilité « certains jours fériés, alors qu’ils sont hyper bien payés. Parce que le 8 mai, si je veux faire la cérémonie tranquillement, je ne peux pas travailler. Le 11 novembre, non plus. Je perds peut-être 200 euros de pouvoir d'achat juste pour ça. »  Autre galère : la gestion des week-ends. « Quand je célèbre un mariage un samedi où je suis censé être à Laïta, je suis obligé de retravailler un autre samedi. » Bref, « on n'a pas d'avantages à être maire au niveau de l'usine ». 

« La chance »

Pour autant, Patrick Durand ne cesse de répéter avoir « de la chance ». De la chance d’avoir un emploi du temps fixe qui lui permet de s’adapter : « À partir du moment où j'ai une date, je préviens mes chefs, et ils peuvent changer mon planning. Ça se fait assez facilement. Il y a d’autres usines où ça doit être très compliqué déjà de s'absenter une journée par-ci, par-là. » Pour le maire ouvrier, le rythme n’a jamais été trop dur à suivre au point qu’il ait l’envie d’arrêter. Ce qu’il redoute davantage, c’est d’avoir à constater un suicide ou à annoncer un décès à une famille du vilage : « Moi, j'ai eu des mariages, j'ai eu des baptêmes, j'ai eu des Pacs. Juste une fois, j’ai dû mettre des scellés sur un cercueil et constater que c’était le bon corps dedans. En six ans, j’ai de la chance. »

Jusqu’ici tout va bien, mais Patrick Durand n’a plus 20 ans : « Parfois, je fais des journées de 3h30 - 23h30, et le lendemain, il faut quand même se relever à 3h30. Quand on est jeune, on récupère vite, mais passé 50 ans, c'est de plus en plus dur. » Il vient de rempiler pour six ou sept ans2 de cette course au rythme effréné.

© Titouan Catel--Daronnat

Édité par Eva Lelièvre

 

1 Les conseils municipaux de toutes les villes peuvent décider d’octroyer une indemnité du maire inférieure à la grille de référence fixée par la loi. Les conseils municipaux des villes de 100 000 habitants peuvent la majorer de 40 %.

2 Les élections municipales de 2032 seront sûrement décalée à 2033, en raison des élections présidentielles et législatives prévues également cette année.

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