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Lors des élections municipales de 2026, les communes de moins de 1 000 habitants se sont démarquées par une participation supérieure de six points à la moyenne nationale. Une forte mobilisation qui s’ancre dans les spécificités de ces territoires, où chacun connaît son voisin ou sa voisine.

La participation s’est élevée à 87,5 % au second tour à Crastatt, dimanche 22 mars 2026. © Esther Dabert

Un à un, ils descendent du car, sac sur le dos. Il est 16h45 à Crastatt (Bas-Rhin) ce jeudi 26 mars, l’heure pour les enfants de rentrer chez eux après leur journée d’école dans la commune voisine de Hohengœft. Sur la place du village, une poignée de parents est rassemblée pour attendre l’arrivée des maternelles et élémentaires. La petite commune de 300 habitants a attiré l’attention en raison de son important niveau de participation aux élections municipales les 15 et 22 mars 2026 : 82,1 % au premier tour et 87,5 % au second, contre une moyenne nationale de 57 %. « C’est remonté même jusqu’à Strasbourg, se réjouit Laëtitia, habitante du village depuis huit ans, qui patiente adossée à un muret, une large paire de lunettes de soleil marron sur les yeux. On a fait parler de nous, c’est bien. On a fait connaître Crastatt ! »

La localité alsacienne n’est pourtant pas un cas isolé. Lors de ce scrutin, les villages de moins de 1 000 habitants, qui représentent 71 % des communes françaises, ont brillé par leur niveau de mobilisation. Ceux-ci enregistrent un taux de participation moyen de 63,4 % au premier tour – la plupart d’entre eux1 n’ont pas eu de second tour – soit 10 points de plus que les villes de plus de 10 000 habitants. Ces chiffres montrent notamment que l’obligation de la parité femmes-hommes sur les listes des villages de moins de 1 000 habitants n’a pas eu d’impact sur la participation. Ces territoires restent donc les champions de la mobilisation puisqu’ils observent presque systématiquement des scores plus élevés que les moyennes nationales, quel que soit le type d’élection.

© Esther Dabert

« La pression sociale y est plus forte, décrypte Christine Pina, professeure de science politique à l’Université de Nice. Dans les petites communes, il est plus facile de repérer ceux qui ne font pas leur "devoir" citoyen et de leur indiquer qu'il serait malvenu de ne pas participer à ce rite républicain, voire de ne pas apporter du soutien à l'équipe sortante qui a "fait le nécessaire" pour aider ou porter des dossiers. » La proximité rendue quasi inévitable dans ces territoires où les élus sont souvent des voisins et voisines, agit également comme un levier de mobilisation. C’est le cas à Saint-Nectaire (Puy-de-Dôme), commune de près de 800 habitants où la participation a atteint les 82,6 % au second tour. « Lisa, je la connais depuis qu’elle est gamine », commente Françoise, 69 ans, qui habite dans le village depuis son enfance, en évoquant la maire nouvellement élue.

Durant ces élections, la petite commune s’est divisée autour des projets portés par les trois personnes candidates, toutes sans étiquette (SE) – Alphonse Bellonte, le maire sortant, Élisabeth Crozet, qui a remporté l’élection, et Éric Papon – pour redynamiser la localité qui a perdu de son attrait touristique au fil des années. « Saint-Nectaire, c’est vide. C’est devenu Hitchcock avec les corbeaux », lâche Françoise dans un rire jaune. L’ancienne croupière a l’habitude d’aller au bar le dimanche matin pour jouer au quinté avec sa sœur Dominique, 73 ans, qui habite quelques pâtés de maisons plus haut. Pour la septuagénaire, la proximité avec sa voisine Claudine, inscrite sur la liste du maire sortant, a certainement joué dans son vote. « On s’entend vraiment bien, elle et moi. Elle a dit qu’elle arrivait à la retraite et qu’elle voulait se rendre utile pour le village », explique-t-elle en jetant un coup d'œil par la fenêtre. « Ah, la voilà justement qui sort ses poubelles ! »

« Saint-Nectaire, c'est vide »

Le facteur de la compétition semble lui aussi être un moteur central de la mobilisation dans ce type de territoires. Les niveaux de participation sont notablement plus élevés dans les communes de moins de 1 000 habitants quand plusieurs listes s’affrontent. On observe un taux de 58,8 % lorsqu’une seule liste est en course contre 75 % quand elles sont deux. « On peut faire l’hypothèse que plus l’élection est marquée par de fortes oppositions, plus les candidats vont faire campagne et tenter de mobiliser les segments de population leur apportant leur soutien », analyse Christine Pina qui s’est penchée sur le cas des Alpes-Maritimes lors des élections de 2020.

© Esther Dabert

Au-delà des divisions sur le programme, ces configurations électorales peuvent également trouver leur ancrage dans « des querelles de clocher » comme les appelle Dominique. « Ah ça, tu ne les feras jamais s’entendre, les Crozet et les Bellonte ! » s’amuse la retraitée dont le père est lui-même passé par le poste de maire. Des contentieux entre familles parfois si vieux que personne ne saurait même se remémorer leur origine.

Si la campagne s’est déroulée dans un climat relativement calme à Saint-Nectaire, elle a en revanche réactivé des dissensions au sein de la population de Crastatt. « Il y a eu trois listes parce qu’il y a eu des soucis, lâche à demi-mots Laëtitia, le regard fuyant. Je ne connais pas trop les histoires des anciens du village mais ça a été assez compliqué ces élections, parce qu’il y a d’anciennes familles qui sont là depuis longtemps… C’est des clans », rapporte cette maman qui n’en dira pas plus. « Maintenant, c’est Martine qui est à nouveau sortie en tant que maire, moi ça me va très bien. » Les trois listes sans étiquette qui se sont affrontées dans le village se sont toutes qualifiées pour le second tour. C’est Martine Kunz-Sarlat qui en est ressortie en tête avec 37,9 % des suffrages, seulement une voix devant Pierre Goetz (37,5 %) et Laurent Nonnenmacher (24,5 %).

Croisé au détour d’une rue, un candidat de la liste de Pierre Goetz préfère lui aussi éviter le sujet, au risque de « s’énerver ». « J’ai franchement pas envie de polémiquer là-dessus. » Un climat de tension qui peut pourtant faire sens selon Christine Pina : « Les conflits de voisinage ou d'usages, les rancœurs ou affrontements passés, les oppositions sur l'avenir du village, parfois les orientations politiques peuvent expliquer la difficulté à s'unir. »

Le vote comme marqueur « d’appartenance commune »

Dans la petite commune de Keffenach (Bas-Rhin) qui abrite près de 200 âmes, les élections ont au contraire été un moment de convivialité. C’est la localité qui a enregistré le plus haut taux de participation du département avec 91,7 % des électeurs et électrices qui se sont rendus aux urnes. « Il n’y a pas de pression sociale. Les gens vont voter parce qu’on est connus pour ça, c’est l’une des fiertés de notre village, se réjouit Eugénie Ungerer, conseillère municipale nouvellement élue et habitante depuis treize ans. Lors des dépouillements, les gens se rejoignent pour commenter la participation et disent : “Ah on en est déjà là ?” »

Pour l’élue, le nombre de listes candidates n’est pas le moteur de la mobilisation, bien qu’il y ait eu deux propositions pour ce scrutin à Keffenach – celle de Hervé Schneider élu avec 77,1 % des voix et celle de Pascale Ludwig (22,9 %), toutes deux sans étiquette. « Leur programme était sensiblement le même. C’étaient des personnes qui voulaient aussi s’investir dans la vie de leur commune, mais comme la première liste était déjà pleine, elles en ont présenté une deuxième. »

« Le vote n'a pas le même sens dans ces petits villages, confirme Christine Pina, il est aussi une manière d'indiquer une appartenance commune à un village ou à des réseaux de sociabilité, il est le prolongement du fait d' "être du village". » Selon Eugénie Ungerer, c’est l’attractivité de Keffenach liée à ses nombreuses animations pour un nombre pourtant faible d’habitants qui explique ce niveau de mobilisation. « Ça donne envie de s’impliquer, a minima dans un vote, voire dans la politique, comme ça a été mon cas », avance la Keffenachoise d’adoption, originaire du sud de la France. Afin de transmettre cette culture de la participation à sa quarantaine d’enfants et adolescents, le village dispose également d’un conseil municipal des jeunes, un dispositif inédit2 pour une commune de moins de 200 habitants.

Esther Dabert

Édité par Pauline Moyer

1Seule 1 commune sur 125 de moins de 1 000 habitants a eu besoin d’un second tour soit 0,8 % d’entre elles, selon les chiffres du ministère de l’Intérieur.

2D’après une enquête conjointe de l’Association nationale citoyenneté enfance jeunesse (Anacej) et de l’Association nationale des maires de France (AMF), en 2025, à peine 10 % des communes entre 200 et 500 habitants affirmaient avoir un conseil municipal des jeunes.

 

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