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11/03/26
17:21

« Elle était une fois… » : quand des contes pour enfants ouvrent le terrain des possibles

La médiathèque du Neudorf a proposé, ce mercredi 11 mars, une séance de lecture mettant en scène des héroïnes sportives. Derrière ces histoires, un objectif : lutter contre les stéréotypes de genres.

Anne-Christine et Ketty narrent des histoires à la médiathèque du Neudorf pour déjouer les représentations genrées. © Eva Lelièvre

« Les filles, on peut faire tous les sports qu’on veut ! » À la médiathèque du Neudorf, à Strasbourg, vingt paires d’yeux sont braqués vers deux conteuses. En continuité de la journée internationale des droits des femmes du 8 mars, le centre propose ce mercredi 11 mars « Elle était une fois… », une séance de lecture d’histoires pour enfants sur des filles qui courent, nagent, volent, tapent dans un ballon ou montent sur un vélo.

On est mis dans le bain rapidement : Ketty et Anne-Christine, bibliothécaires à plein temps, se métamorphosant momentanément en conteuses, ouvrent les portes en petites foulées, chasuble sur le dos et chaussettes rouges de sport remontées jusqu’aux genoux.

« Les yeux des filles brillaient »

« Bienvenue dans notre vestiaire ! En forme ? » Échauffement des poignets, étirements d’épaules, mouvements de musculation, au rythme d’une musique entraînante : les deux femmes commencent leur mise en scène avec dynamisme et intensité dans un décor mêlant petit panier de basket, ballons de foot, et raquettes de badminton. Auparavant tourbillonnants et papotants, les enfants se calment alors. Devant la scène improvisée, ils s’assoient en arc-de-cercle. Derrière eux veillent parents et grands-parents. Sur la vingtaine d’adultes présents, trois quarts sont des femmes.

Pendant une demi-heure, les conteuses lisent plusieurs histoires, incarnant avec énergie et en musique les personnages féminins. Céleste fait du skateboard, Mirabelle la mouche de la randonnée. Voilà ensuite la footballeuse professionnelle Griedge Mbock qui débarque. Puis c’est au tour de la cycliste Alphonsina Strada, première femme à réaliser le Giro d’Italie en 1924.

Le propos central : c’est possible. « On voulait que les filles puissent se dire “je peux le faire, manifestent les bibliothécaires. Pendant qu’on racontait, les yeux des filles brillaient, on a senti un élan. À la fin, une petite nous a dit “j’ai aimé toutes les histoires”. »

À 5 ans, Louisa a bien compris la morale. « Les filles peuvent faire tout ce qu’elles veulent », proclame celle qui pratique le judo mais réfléchit à faire peut-être plutôt de la danse. Sylviane, la grand-mère de Lou, pense toutefois qu’il n’y a plus d’enjeu à déconstruire ces représentations genrées. « Pour la nouvelle génération, ça ne pose pas de problème. »

Une pratique du sport différenciée

Cependant, en France, plus de 4 adolescentes sur 10 renoncent à la pratique sportive avant l’âge de 15 ans, selon une étude de la Mutuelle générale de l’éducation nationale (MGEN), publiée en janvier. Un rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) de 2024 indique qu’à tous les âges les filles sont moins actives que les garçons. Parmi les raisons principales du renoncement : les contraintes sociales et les stéréotypes de genres.

« Le savoir, c’est le pouvoir », énonce Ceren, mère d’Ezra, 3 ans et demi. À l’opposé de l’éducation qu’ils ont fournie, leur fils « est déjà dans un modèle stéréotypé », regrette-t-elle, déplorant le rôle de l’école qui renforce les normes de genres. « En moyenne section, les garçons jouent au pirate, ils vont embêter les filles, leur tirer les manteaux… » Ces lectures de conte sont donc l’occasion « d’éduquer au mieux les générations futures, et dès le plus jeune âge », complète le père, Camille.

Il s’agit là d’un paradoxe contemporain. Les nouvelles initiatives culturelles foisonnent - entre contes, BD et romans jeunesse cherchant à renouveler les représentations. Pour n’en citer que quelques-uns : Histoires du soir pour filles rebelles d’Elena Favilli et Francesca Cavallo, datant de 2017, les publications de Julia Petri, avec La grande princesse et Le Petit guide de la Foufoune Sexuelle de 2021, ou encore Le bel au bois dormant par Karrie Fransman et Jonathan Plackett, de 2024. Malgré cela, la socialisation reste différenciée.

« La littérature de jeunesse n’est pas anodine »

Car au-delà de l’émergence de ces nouvelles publications, la littérature jeunesse reste un support de diffusion des représentations genrées. Lors d’une conférence en 2019, la sociologue Sylvie Cromer pointait du doigt les publications pour enfants, où les personnages masculins sont plus nombreux, plus visibles, et plus engagés dans l’aventure, alors que les personnages féminins sont davantage liés à la sphère domestique et familiale. Et cela n’est pas sans conséquences. Dans un article sur les représentations du masculin et du féminin dans la littérature enfantine, Sylvie Cromer et Carole Brugeilles analysent que « Les albums illustrés véhiculent des rapports sociaux de sexe inégalitaires. La littérature de jeunesse n’est pas anodine [...]. Elle contribue à la reproduction et à l’intériorisation de normes de genre. »

D’où l’intérêt de faire s’asseoir les enfants sur des coussins colorés, de capter leurs regards, et d’emporter leurs esprits dans le champ des possibles, où une mouche peut grimper une montagne, où une petite fille chute cent fois avant de réussir sa figure de skate, pour espérer qu’ensuite cet horizon imaginé devienne réalité.

Eva Lelièvre

Édité par Lucie Porquet

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