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Des complexes hôteliers comme l'Alliance Palace et le Marriott se sont implantés à Batoumi. © Julien Rossignol

En 2020, Batoumi inaugurait l’Adjarabet Arena, symbole du virage moderniste pris par la ville pour rendre le quartier attractif en Géorgie et au-delà.

Dans un petit salon de coiffure sommaire, brosses et ciseaux s’entassent pêle-mêle. Un rideau soigneusement fermé cache le reste de la pièce, comme si un client pouvait arriver à tout moment. « Mon fils Jimi coupait les cheveux aux gens d’Argokhi et des villages alentours », explique Anna Korbesashvili.

Aujourd’hui c’est ici que la septuagénaire reçoit de la visite – des photos de son fils toujours à portée de main. On la sent très affectée par son départ vers la capitale, il y a trois ans.

Jimi Korbesashvili fait partie de la centaine de personnes parties d’Argokhi depuis 2002. Son départ est l’illustration de l’exode rural qui touche la Géorgie. Si la population de Tbilissi augmente de façon constante depuis 2005, celle des régions rurales diminue. Toutefois, elle représente encore 40 % de la population totale.

Absence de perspectives

Devant la maison, un chien se met à aboyer. Otari Korbesashvili, le mari d’Anna, rentre en chantant dans le jardin. Pour lui, l’explication est toute trouvée : « Les jeunes Géorgiens ne veulent pas travailler. La terre d’ici nous offre de multiples possibilités pour l’élevage ou la vigne, mais personne n’en profite, regrette-t-il. Les jeunes préfèrent aller dans les grandes villes et travailler dans les bureaux. »

En dehors de l’école maternelle et primaire et du seul commerce d’Argokhi, les personnes qui n’ont pas d’exploitation agricole ou de terres ont pourtant peu d’opportunités d’emploi. « Il n’y a pas d’espoir pour les jeunes ici », lâche Dodika Vanishvili.

Le trentenaire est assis à l’abri de la pluie sur la place centrale avec son père et un ami. « Birsha », c’est le mot d’origine russe utilisé en Géorgie pour désigner les hommes comme eux, traînant dehors sans rien faire. « Les jeunes qui restent vont bientôt s’asseoir ici avec nous », prédit-il.

120 km - Fin de saison à la station de ski de Gudauri 

À quelques 2 000 mètres d’altitude, la route passe en plein milieu d’une station de ski avant d’atteindre son point culminant au Col de la Croix, où les touristes se bousculent en hiver. Les sommets enneigés du Caucase, dont certains culminent à 5 000 mètres, servent de toile de fond aux installations touristiques qui sortent de terre à un rythme effréné.

Appartements à vendre, hôtels et spas fleurissent le long d’une chaussée défoncée et jonchée de déchets. Des loueurs de quads prennent leur aise sur des parcelles d’herbes. Alors qu’à Tbilissi, les caractères russes sont de moins en moins tolérés, ici, des dizaines d’affiches sont rédigées dans les deux langues. 

Chaque nouveau propriétaire de véhicule doit passer en personne dans le centre administratif de Roustavi pour récupérer sa plaque d’immatriculation. © Corentin Chabot-Agnesina

[ Plein écran ]

Des étudiants de Tbilissi âgés de 18 à 30 ans assistent chaque semaine au cours d'éducation aux médias dans les locaux de la Media Development Foundation (MDF).  © Matei Danes

« ll y avait une réelle volonté de l'État de promouvoir ce commerce, analyse Yaroslava Babych, l’objectif était de se rapprocher des frontières de l’Arménie et de l'Azerbaïdjan. » Au-delà de sa situation géographique stratégique, le marché automobile géorgien séduit par la facilité à acquérir un véhicule. « En seulement un ou deux jours, il est possible d’acheter une voiture, d’obtenir les papiers, de l’immatriculer et de rentrer dans son pays avec », indique l’homme d’affaires. Il en importe environ 7 000 par mois.

De plus en plus de Russes à Roustavi

Aujourd’hui, Caucasus Auto Import achète exclusivement des véhicules américains, car le marché de l’occasion dispose de nombreux atouts : « On peut y trouver rapidement des bagnoles accidentées, et leur historique est accessible », confirme Kaxa Lomidze. Surtout, le marché américain est le moins cher. Le Japon a auparavant été un important partenaire. Mais en janvier 2017, une loi géorgienne change la donne pour le commercial : « Les voitures dont le volant est à droite deviennent trois fois plus taxées que les autres. » 

Les grands constructeurs automobiles s’étant retirés de Russie avec la guerre en Ukraine, de plus en plus de citoyens russes se tournent vers Roustavi. « J’ai le numéro 120 et ils en sont à peine au numéro 20. Ça fait déjà une heure que j’attends. » Adam, 27 ans, patiente pour récupérer sa confirmation d’achat. Ce Moscovite est venu pour acheter une berline allemande à un revendeur géorgien, pour 15 000 dollars (14 550 euros), « en comptant les frais de transport », raconte le mécanicien. Il rentrera en Russie au volant de son nouveau bolide, dans la soirée. 

Si Kaxa Lomidze affirme que le conflit n’a pas eu d’impact sur ses ventes de voitures, le onzième paquet de sanctions prévu par la Commission européenne contre la Russie ne devrait pas le desservir : une interdiction totale d’y exporter des automobiles est envisagée, ce qui pourrait inciter davantage de citoyens russes à se rendre, eux aussi, à Roustavi, pour contourner ces sanctions, et aller chercher eux-mêmes leur nouveau véhicule.

Corentin Chabot-Agnesina
Christina Genet

« Les minorités sont particulièrement vulnérables à la désinformation », avance-t-elle, en rappelant que la volonté d’adhésion à l’UE est notablement plus faible dans cette région que dans le reste de la Géorgie. « Moscou adapte ses discours de manière très fine pour les atteindre, en jouant sur leur faible intégration à la société géorgienne », observe la journaliste.

Les fake news font tache d’huile

« D’après nos études, la société géorgienne est très perméable à la désinformation et aux influences étrangères », commente Sandro Gigauri, qui travaille lui aussi à la MDF. Une vulnérabilité qui s’explique notamment par l’absence de tradition journalistique – ici, les médias les plus anciens datent de 1991, année de l’indépendance – et au fait qu’aucun média de référence n’a encore émergé. Ces dernières années, des médias anglophones comme Georgia Today, InterpressNews ou Civil Georgia gagnent en popularité, notamment auprès de la jeunesse éduquée, mais les principales sources d’information des Géorgiens restent des chaînes de télévision aux lignes éditoriales partisanes et des réseaux sociaux où tous les coups sont permis.

« La plupart des Géorgiens font totalement confiance aux informations relayées par leurs proches, regrette Sandro Gigauri. Les fake news font tache d’huile, surtout auprès des personnes âgées qui prennent tout ce qu’elles voient et lisent pour argent comptant. » Pour sensibiliser le public et enseigner les bons réflexes à adopter face aux informations suspectes, la MDF organise des sessions d’éducation aux médias. Dotée de moyens modestes, l’ONG a fait le choix de les proposer à des publics stratégiques. « Les professeurs des écoles, en premier lieu, explique le chercheur, car quand ils sont exposés à la désinformation, ils deviennent des relais auprès des jeunes. » Les étudiants sont l’autre public ciblé par la MDF, qui organise chaque samedi dans ses locaux des cours destinés à développer leur esprit critique et leurs capacités de fact checking.

Matei Danes
Avec Mariam Kvavadze

En Géorgie, tout le monde a déjà mis les pieds à Roustavi. Chaque nouveau propriétaire de véhicule, qu’il soit de citoyenneté géorgienne ou non, doit passer en personne dans ce centre administratif pour récupérer sa plaque d’immatriculation. À quelques mètres de cette entité du ministère des Affaires intérieures : des milliers de voitures à perte de vue. Les nuages affleurent les immenses lampadaires des parkings. Revendeurs et particuliers arpentent ce drôle de capharnaüm de 225 000 m², slalomant entre les files de bagnoles plus ou moins réparées.

« Dighomi était un vrai bazar oriental »

Si la Géorgie ne produit pas de voitures sur son territoire, l’automobile représente pourtant son deuxième secteur d’exportation, soit 830 millions d’euros en 2023. Après la Révolution des roses en 2003, un réseau d’exportateurs, d’importateurs et d’ateliers de réparation commence à se former à Dighomi, dans la banlieue ouest de Tbilissi. Cette situation n’a pas échappé à Kaxa Lomidze, directeur marketing de Caucasus Auto Import. Fondée en 2004, l’entreprise importe des voitures reconditionnées des États-Unis pour des particuliers. « En Géorgie, nous avons l’avantage d’avoir un port sur la mer Noire », explique-t-il.

Jusqu’en 2009, l’État n’est pas présent à Dighomi pour enregistrer les transactions et prélever des droits. « C’était un vrai bazar oriental », décrit Yaroslava Babych, à la tête du Centre de recherche en macroéconomie de l’École internationale d’économie de Tbilissi. Le ministre de l’Intérieur géorgien décide alors de délocaliser le marché de voitures à Roustavi, à 25 kilomètres au sud-est de la capitale. Il y implante un complexe administratif délivrant licences et plaques d’immatriculation, tout en prélevant des taxes.

 

Le bleu des yeux de Tsira Svanadze est toujours aussi limpide, même à travers l’écran d’un smartphone, à 9@nbsp;000 kilomètres de Tbilissi. Ses ambitions de « comprendre mai 68 et l’émancipation des femmes pour amener ces idées » en Géorgie ne se sont pas réalisées. Il y a 20 ans, son portrait ouvrait notre magazine News d’Ill. Mariée à 17 ans, mère à 18, divorcée à 24, et marquée par la guerre civile en Abkhazie, son parcours illustrait l’évolution d’un pays libéré du joug russe. 

Après son départ aux États-Unis en 2007 pour des études de langues, Tsira n’a jamais fait demi-tour. « Il n’y a pas de barrières ici, et davantage d’opportunités », dit en français la femme de 47 ans jointe en visioconférence. Vivant à Chicago, elle est devenue psychologue et a refait sa vie outre-Atlantique. Elle n’est pas la seule à avoir quitté le navire : sa sœur est aussi en Amérique et sa fille de 30 ans, Nita, s’est installée à Samsun en Turquie. 

À Koutaïssi, sa ville d’origine, il ne reste plus que ses parents. « Parmi mes amis, tout le monde a émigré en Europe ou aux États-Unis. Je fais partie de la génération perdue. » Et quand elle leur a rendu visite pour la première fois après 11 ans, en décembre 2021, le choc a été brutal. « J’ai beaucoup pleuré. J’ai vu du désespoir partout. » Des immeubles ont poussé, les villes se sont métamorphosées. « C’est dégueulasse, il n’y a plus d’espace vert, de parc. »

Loin des yeux, près du cœur  

Avant de s’envoler pour l’Amérique, les manifestations de 2003 et le changement de pouvoir en 2004 lui avaient fait nourrir beaucoup d’espoir. « C’était la révolution, je pensais que quand j’allais revenir, j’allais pouvoir travailler pour mon État. » Désillusion. « Beaucoup de choses ont changé, mais pas dans le bon sens. Tout le monde pense pour soi et pour sa poche. » Depuis l’Illinois, Tsira porte un regard bien pessimiste sur le futur de la Géorgie. « Je suis déçue du gouvernement actuel, c’est douloureux de voir qu’il se rapproche de la Russie. » Et sur la question de l’intégration à l’Union européenne, son avis est mitigé : « Je suis pour, mais pas avec la mentalité actuelle des Géorgiens. Il faut changer de valeurs, garantir l’égalité hommes-femmes, l’accès à l’éducation, à l’assurance santé… »

Dépitée, la quadragénaire ne se voit plus retourner vivre dans son pays natal. « Il n’y a rien de bon là-bas », souffle-t-elle en évoquant tout de même une nostalgie de Koutaïssi et son pont blanc. « J’en rêve souvent. Mais j’ai recréé ma Géorgie ici : je me suis remariée avec un expatrié, donc on parle géorgien et je cuisine des khachapouri, des lobianis, des aubergines… »

« Elle a désormais la ferme intention de se réaliser en Géorgie », concluait notre portrait écrit en 2003. Une ambition abandonnée. Ses espoirs d’un renouveau géorgien, Tsira les reporte désormais sur « la nouvelle génération ».

Camille Aguilé
Luc Herincx

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