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Pare-chocs enfoncés, voire totalement absents. Volants à gauche, parfois à droite. Rien d’anormal en Géorgie. Si les routes fourmillent de ce type de véhicules, ce n’est pas un hasard. Depuis une dizaine d’années, le pays occupe une place centrale dans le commerce international de la voiture d’occasion. Avec une clientèle venue de pays frontaliers comme l’Azerbaïdjan ou l’Arménie, mais aussi d’Asie centrale comme le Kazakhstan, le car market de Roustavi est le plus grand marché d’automobiles retapées du Caucase et illustre la place majeure de ce secteur dans l’économie de la Géorgie.
« Ma Toyota Camry de 2018 vient des Etats-Unis, je l’ai rachetée à un Géorgien et je vais la revendre au Kazakhstan. » Omizhan pointe sur son smartphone le périple qui l’attend jusqu’à son pays. Dans une annexe du car market de Roustavi, la condensation envahit les vitres. Au milieu d’un attroupement d’une trentaine d'hommes, cet imposant Kazakh cherche à trouver une place pour s’asseoir. « Je dois passer par la Russie, c’est moins cher que de traverser l’Azerbaïdjan et la mer Caspienne en bateau. » Celui qui se dit géologue arpente ce trajet de tout juste 6 000 kilomètres aller-retour, quinze jours par mois, lorsqu’il n’est pas occupé par son « activité principale ». Revendre des automobiles, un « hobby » non négligeable selon Adilkhan, un de ses compatriotes présents dans la salle, qui dit gagner entre 500 et 3 000 dollars par voiture. Lui aussi effectue ce trajet régulièrement, « sept à dix fois par mois », précise-t-il.
Concurrencer Russia Today
Une autre vulnérabilité du public géorgien tient à la proportion de russophones dans le pays. Environ 15 % de la population est issue de minorités ne parlant pas géorgien, ce qui les amène à s’informer via des médias russes. Cette particularité rend la Géorgie perméable au soft power russe, juge Ani Kistauri. « Depuis l’invasion de l’Ukraine, la propagande russe s’est intensifiée, observe cette dernière. Les médias russes discréditent en permanence l’Ukraine et ses alliés occidentaux, instillent la peur et le rejet en affirmant, par exemple, que l’Occident cherche à promouvoir "l’agenda LGBT" en Géorgie. Cela permet à la Russie orthodoxe de se présenter en gardienne des traditions et en alternative à la décadence occidentale. »
Pour lutter contre l’influence des chaînes pro-Kremlin dans le pays, un média géorgien en langue russe s’est créé en 2017. La chaîne TOK TV, basée à Tbilissi et dans la région de Samtskhe-Javakheti, dont la moitié des 160 000 habitants sont Arméniens, entend concurrencer les médias russes comme Russia Today ou Sputnik Georgia. « Notre ambition est d’en finir avec les ghettos informationnels auxquels sont assignés les minorités de Géorgie », affirme la journaliste Natia Kuprashvili, l’une des fondatrices de TOK TV. « C’est malheureux de constater que le point commun entre un Arménien, un Azéri, un Abkhaze et un Sud-Ossète est que tous parlent russe, estime la journaliste. Nous nous sommes débarrassés de l’Union soviétique, mais la langue russe reste un vecteur de domination. »
Pour contrer cette influence, la chaîne, dont l’audience est estimée à 300 000 spectateurs réguliers, propose des informations régionales, nationales et internationales, ainsi que des programmes spécialisés, comme la série « Ce que Moscou dit et montre », où Natia Kuprashvili dissèque la propagande du Kremlin pour en exposer les ressorts. Un effort nécessaire, notamment en Samtskhe-Javakheti, juge-t-elle.
Dans le Caucase, la route militaire géorgienne dessine une histoire géopolitique dont le dernier épisode en date est l’invasion de l’Ukraine. De Tbilissi à la frontière russe, News d’Ill a arpenté cet axe majeur.
Dans la nuit du 7 mars 2023, des milliers de Géorgiens se rassemblent à Tbilissi devant le parlement pour protester contre la « loi russe », votée par le parti majoritaire Rêve géorgien. Le texte vise à stigmatiser les ONG occidentales en les forçant à s’enregistrer comme « agents de l’étranger ». Face à la résistance de l’opposition et de la société civile, le gouvernement retire sa loi, mais prépare sa riposte dans les médias privés contrôlés par ses alliés.
Dès le lendemain, la chaîne de télévision d’extrême droite Alt-Info assimile les manifestants à des émeutiers. Le bandeau indique : « Vandalisme au rassemblement des radicaux pro-Occident ». Le 12 mars, sur Imedi TV, chaîne de télévision pro-gouvernementale, l’homme d’affaires Vato Shakarishvili, fondateur du mouvement Georgia First, affirme que l’ambassade américaine a piloté la contestation. Le 13, dans une interview au site d’information La Géorgie et le monde, l’universitaire pro-russe Shota Apkaidze met en garde : « Le Kremlin suit avec attention cette tentative de coup d’État, dont l’objectif est d’ouvrir un second front contre la Russie. »
Armées de trolls et de bots
« Ces offensives médiatiques sont courantes en Géorgie », commente Ani Kistauri, salariée de la Media Development Foundation (MDF). Créée par des journalistes en 2008, l’ONG documente les failles du système médiatique géorgien. « Lorsque le gouvernement est en difficulté, explique la chercheuse, il mobilise ses alliés et soi-disant experts, lève des armées de trolls et de bots pour discréditer l’opposition et justifier son action. » Une instrumentalisation des médias très efficace dans un pays en 77e position du classement de la liberté de la presse réalisé par Reporters sans frontières. En cause : l’extrême polarisation de son paysage médiatique, où les patrons de presse ont un contrôle absolu sur la ligne éditoriale, et la multiplication des agressions de journalistes ces dernières années.
La chercheuse, spécialisée dans le fact checking, traque les informations mensongères ou trompeuses, propagées de manière coordonnée sur les réseaux sociaux, comme Facebook, de loin le plus populaire de Géorgie. Un partenariat conclu en 2020 entre la MDF et l’entreprise Meta, propriétaire de Facebook et Instagram, a permis d’épurer en partie les réseaux sociaux.
Les victimes elles-mêmes n’ont pas forcément conscience de leurs droits, et les unions sont rarement des « mariages forcés » au sens strict, contrairement aux années 1990. Ce sont parfois les jeunes eux-mêmes qui en prennent l’initiative, comme l’ont fait Ketevan et son mari. Une façon d’échapper au contrôle de leur sexualité dans une société très patriarcale. « Une grande valeur est accordée à la virginité des filles, donc les parents les découragent de flirter pour préserver leur réputation », détaille Tamar Dekanosidze d’Equality Now.
Au-delà de la criminalisation, Mariam Bandzeladze insiste sur l’importance de susciter une prise de conscience des populations sur le mariage des mineures, pour « s’assurer que cette pratique ne soit plus acceptable socialement ». Le chantier commence à peine, et prendra des générations.
Clémence Blanche
Joffray Vasseur
Juliette Vienot
Avec Tamta Dzvelaia et Annamaria Shekiladze
Peu de condamnation pour ces crimes
« Personne ne sait vraiment ce qu’il se passe », signale Neli Kareli, juriste de l’ONG Sapari. Les écoles, médecins ou hôpitaux ont bien l’obligation de communiquer sur ces crimes, mais une enquête n’est ouverte que si l’adolescente enceinte a moins de 16 ans, l’âge de la majorité sexuelle en Géorgie. « Et dans beaucoup de cas, les filles refusent de parler quand la police les interroge », regrette Neli Kareli.
La transformation de Batoumi comme plusieurs autres villes visait aussi à relancer l’économie et l’emploi en berne depuis la chute de l’Union soviétique. Dans cette optique, le gouvernement a adopté une politique ultra-libérale et mis en place un programme de privatisation des services de l’État générant 1,2 milliard d’euros. « De 2009 à 2012, le gouvernement central envoyait autour de 100 millions de laris [36 millions d’euros, ndlr] chaque année pour améliorer les infrastructures », relate Malkhaz Chkadua. Profitant de ce contexte, les investisseurs affluent vers l’Adjarie, qui enregistre en moyenne 109 millions d’euros d’investissements étrangers par an depuis 2009. L’activité induite par l’injection de ces capitaux a eu plusieurs effets positifs pour l’économie et pour les habitants de Batoumi. « Le gouvernement était pressé, il voulait obtenir un imaginaire et une dynamique de développement, que les gens allument la télé et voient sur les cinq chaînes nationales que Saakachvili ouvre des usines, de nouveaux hôtels, ou des écoles à Batoumi, comme à Anaklia ou à Telavi [deux autres villes géorgiennes visées par cette politique de modernisation, ndlr] », commente Malkhaz Chkadua.
Le pari du tourisme
Les secteurs du bâtiment et du tourisme étaient vus par l’État comme les moyens principaux pour assurer la croissance du pays. L’emplacement de Batoumi sur la mer Noire permettait d’y implanter une station balnéaire. Les efforts en ce sens ont payé, et se reflètent dans l’augmentation du nombre d’hôtels et de touristes. Une dizaine de casinos se sont aussi installés. Ils attirent un large public venu de Turquie, où les jeux d’argent sont illégaux. En mai, la ville n’a toutefois pas le panache flamboyant que lui prêtent prospectus et cartes postales. Sur la plage grise, les rares promeneurs doivent cohabiter avec un tractopelle à la manœuvre pour lisser le sol. Les manèges de foire grinçants alignés sur le boulevard de Batoumi donnent l’impression d’un parc d’attraction désaffecté. Le silence pesant est brisé çà et là par des rabatteurs qui tentent de convaincre quelques passants de s’essayer au parapente de mer. Summum de ce panorama glauque : les bars de plage sont délabrés, faute d’entretien hors de la période estivale. Difficile d’imaginer les soirées chaudes qui ont animé le Beach Club. Il n’abrite plus que des piles de transats en plastique sale baignant dans l’odeur d’urine, et une piscine à l’eau noire et vaseuse.
Vu de Tbilissi, le mariage de mineures apparaît comme une pratique archaïque propre aux minorités ethniques. Mais si les Azéries sont plus touchées, avec 37,8 % des jeunes femmes mariées avant leur majorité, 12,4 % des Géorgiennes sont aussi concernées, selon l’ONU.
Le préjugé ethnique fait oublier les autres facteurs alimentant les unions précoces : un tiers des filles les plus pauvres sont mariées avant leurs 18 ans, et un quart de celles qui habitent en zone rurale. Des données à prendre en compte pour combattre les mariages de mineures, d’après Kamran Mammadli. L’expert au Social Justice Center défend ainsi un accès gratuit à l’éducation pour toutes et tous, même dans les zones les plus reculées.
163 km - À la frontière, enfin !
À force de tunnels non éclairés et de gros nids-de-poule, la route atteint le poste-frontière de Lars, dernière étape avant l’entrée en territoire russe. À droite, une forteresse surplombe la passe de Darial, où sinue la route militaire. Des centaines de camions patientent de nouveau sur un parking. Au compte-goutte, un policier autorise leur passage.
Tous ceux venus d’Erevan sont sur la route depuis près d’une semaine. Un Arménien au camion chargé de blé constate que la douane géorgienne lui demande de régler 380 laris (140 euros) de droits d'accises pour sa cargaison. Une bonne affaire pour l'État géorgien quand on considère les centaines de camions qui attendent. L’un après l’autre, les poids-lourds passent la barrière et disparaissent du champ de vision, continuant leur voyage vers le nord. Jusqu’à Moscou, il reste encore 1 800 kilomètres.
Lucia Bramert
Charlotte Thïede
avec Saba Samushia
*le prénom a été modifié
La loi géorgienne s’est depuis alignée sur les normes internationales. Le mariage de mineures est totalement interdit depuis 2016. Une manière de s’assurer que les deux époux sont suffisamment matures pour donner « leur consentement libre et plein », une condition fixée par la Déclaration universelle des droits humains.
Cette interdiction permet surtout de protéger les filles, beaucoup plus touchées que les garçons, des conséquences néfastes des unions précoces : les grossesses difficiles, une plus grande vulnérabilité aux violences conjugales, et un moindre accès à l’éducation. Près de la moitié des femmes mariées avant 18 ans en Géorgie ont arrêté l’école en primaire, et seulement 3 % ont atteint l’enseignement supérieur, selon une étude de l’UNICEF effectuée en 2018. C’est ce qu’il s’est passé pour Ketevan. Zanda regrette que sa mère ait renoncé à devenir avocate pour se marier, même si « sans ça, je ne serais pas née », s’amuse-t-elle.
Une pratique qui persiste
Mariam Bandzeladze, du Fonds des Nations Unies pour la population (UNFPA), se félicite que la Géorgie soit dotée « d’une des meilleures législations sur le mariage des mineures, avec une formulation qui suit les standards européens, tant au civil qu’au pénal ». Mais la responsable de programme souligne que de nombreux ados continuent d’être mariés, et que leurs unions ne sont pas enregistrées officiellement.