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« On n'est pas des sociologues ou des scientifiques, expliquent les jeunes femmes, on ne prétend pas faire une étude précise. On souhaite juste imaginer d'autres utilisations des réseaux. Les gens ont conscience que leurs données sont utilisées. On en parle beaucoup. La question maintenant c'est : qu'est-ce qu'on peut faire pour lutter contre leur utilisation ? Comment peut-on changer ses habitudes ? »
Pour Alice et Mona, l'idée n'est pas de culpabiliser les gens avec un discours alarmiste. En dehors de leur travail, elles prennent sur leur temps libre pour leurs entretiens. Les jeunes sont les cibles de ce premier jour. Après une demi-douzaine d'échanges dans le tram, elles partent en quête de cobayes sur le campus universitaire. Et repèrent un autre mélomane.
Lui n'hésite pas à donner son téléphone. Après l'avoir interrogé sur les applications qu'il utilise le plus – Spotify « pour la musique » et les différents réseaux sociaux pour « tuer le temps » –, Mona lui demande si elle peut « liker quelque chose avec son compte Facebook ». Aucun problème. « Est-ce que tu pourrais envisager d'avoir un seul compte Facebook que tu partagerais avec des amis ? » « Pourquoi pas », répond le jeune homme un peu surpris.
Perturber les algorithmes pour mieux gérer ses données
La question n'est pas posée au hasard. Facebook interdit en effet à ses utilisateurs de partager leur compte, ou de créer des comptes communs. La plateforme exige par ailleurs de ses utilisateurs qu'ils indiquent leur vrai nom pour s'inscrire. Probablement pour maximiser la récolte de données personnelles. « Partager un compte permet de diminuer la valeur des données récoltées. Les publicités ciblées ne marchent plus aussi bien dans ce cas », explique Mona. « Cela perturbe le fonctionnement des algorithmes », ajoute Alice. Et ces algorithmes sont l'essence même du réseau social, ceux qui déterminent le contenu du fil d'actualité des utilisateurs. Abonnées aux mêmes pages et aux mêmes médias, deux personnes ne verront pas les mêmes publications. Les algorithmes leur proposeront ce qui est le plus susceptible de les garder le plus longtemps possible sur le site, et donc de générer le plus de recettes publicitaires.
Mais toutes les personnes interrogées ne sont pas prêtes à partager leurs comptes, sur Facebook, Instagram ou Snapchat. « Je tiens beaucoup à ma “vie privée” », explique une jeune femme en mimant des guillemets. « Enfin, privée... se reprend-t-elle, je sais bien que sur Facebook ce n'est pas vraiment privé mais bon... »
A la fin de leur journée, les filles font le bilan sur ceux qui ont accepté de balancer leur portable aujourd'hui. « Franchement, on ne s'attendait pas à ce que les gens donnent leur téléphone aussi facilement. Ça fait tomber un certain nombre d'idées reçues qu'on pouvait avoir sur les jeunes. On en a rencontré qui n'étaient pas beaucoup sur les réseaux sociaux », s'étonne Mona. Tous ont reçu leur cassette rétro, sur laquelle figure l'adresse mail du mouvement. Ne reste plus qu'à exhumer un vieux Walkman du grenier pour réécouter l'échange.
* les prénoms ont été changés à la demande des interviewées
Anne Mellier
Mais ils pourront se spécialiser, en création (graphisme, vidéo, photo), ou en technique (code informatique, modélisation 3D). « Ils ont du talent, ils ont des idées, mais souvent, ils n’arrivent pas à se vendre sans diplôme, explique-t-elle. Notre mission est surtout d’ordre humain. On les aide à remettre le pied à l’étrier, à reprendre confiance en eux et à réapprendre à vivre dans un groupe, avec une hiérarchie. » A partir de l’année prochaine, une « journée test » viendra compléter la sélection à l’entrée. Objectif : voir comment les futurs stagiaires gèrent un exercice imposé, et comment ils se comportent en groupe. « Le groupe est très important, justifie Pauline Walter, il doit tenir toute l’année ».
Pourtant, plusieurs stagiaires quittent la formation chaque année. Pour des raisons financières le plus souvent. Les 300 à 600 euros perçus par les étudiants, selon leur situation, ne sont pas toujours suffisants pour faire face à leurs charges ou à leurs dettes. Des problèmes de discipline ou d’absentéisme peuvent aussi justifier un renvoi. « Ici, c’est un cocon, explique Pauline Walter, mais pendant la période de stage on les pousse dehors, et c’est là que l’on peut rencontrer un certain nombre de problèmes. »
Numéro 1 mondial de « Yu-Gi-Oh »
A l’issue des neuf mois de formation, plusieurs options s’offrent aux stagiaires. Chercher du travail, reprendre une formation, ou créer leur propre activité. Comme Terence Figueiredo, qui a intégré le pré-incubateur d’E-nov campus à la sortie de la Ligne numérique. Stagiaire de la première promotion de la Ligne Numérique en 2015-2016, le jeune Mulhousien de 27 ans a ouvert sa propre école privée, la Power House Gaming, en 2017. Elle forme ses élèves aux différents métiers de l’e-sport, comprenez la compétition en matière de jeux vidéo. La formation concerne aussi bien le jeu pur et dur (pour devenir joueur professionnel), que l’organisation d’événements e-sport, le coaching, ou le management.
Ex-numéro 1 mondial de cartes Yu-Gi-Oh ! – dérivées d’un manga – et champion de France 2015, Terence Figueiredo n’avait pas de formation en arrivant à la Ligne numérique : « J’avais débuté un bac professionnel en technique d’usinage mais je n’ai pas continué. » Passionné d'e-sport, il ouvre une boutique de cartes Magic et Yu-Gi-Oh ! à Mulhouse, mais son affaire périclite. « Je me retrouvais beaucoup plus à entraîner les jeunes qui venaient qu’à vendre quelque chose, sourit-il, je me suis dit que la vente n’était vraiment pas faite pour moi. »
Aujourd’hui, la Power House Gaming accueille 48 pensionnaires, qui vivent et étudient au sein de la structure. Coût : 6 000 à 8 000 euros. Chaque année, la structure reçoit plus d’une centaine de candidatures et songe à s’agrandir. « La Ligne numérique m’a aidé à peaufiner mon idée, à savoir ce que je voulais, se souvient-il. Je pense qu’ils ont vraiment tout ce qu’il faut pour sublimer la passion ou le talent de quelqu’un, même si la plupart du temps, les gens viennent avec une idée à la base. »
Gratuite et organisée par l’association E-nov campus, cette formation financée par la région Grand Est accueille des jeunes en panne d’orientation ou en décrochage scolaire, avec le niveau bac au maximum. Tous ont déjà un goût pour le numérique, ou des compétences autodidactes. Pour intégrer la promotion qui compte une douzaine de places, les futurs stagiaires sont d’abord sélectionnés par dossier et sur leurs réalisations (vidéo Youtube, site web, etc.), s’ils en ont.
« Apprendre à travailler avec une hiérarchie »
La dernière étape de sélection se fait par entretien. « Ce que l’on cherche, ce sont des jeunes qui ont envie d’apprendre et de continuer à progresser », explique Pauline Walter, responsable pédagogique de la formation. Quel que soit le domaine qui intéresse les candidats, tous suivront des cours qui abordent aussi bien le graphisme que le code informatique. Une volonté de E-nov campus pour qu’ils « apprennent à travailler avec tous les métiers du numérique », expose Pauline Walter.
Et si on recevait Internet par sa fenêtre ? Alsace Réseau Neutre (ARN), fournisseur d'accès à Internet associatif fondé en 2012, propose à ses adhérents de partager leur connexion, et promet un débit comparable à celui d'une box Internet placée dans le salon.
A Mulhouse, la Ligne numérique propose une formation aux outils digitaux aux jeunes en difficulté. Il s’agit autant d’acquérir des compétences que d’adopter une attitude de travail.
A tout juste 20 ans, Mehdi Boswingel est un photographe-vidéaste professionnel comme les autres. Des cartes de visite à portée de main, des objectifs photos prêts à servir, et un montage vidéo à finir sur son MacBook. Il y a deux ans encore, pourtant, le jeune Mulhousien travaillait comme plombier-chauffagiste avec son oncle. La vidéo n’était qu’une passion qui l’aidait à « boucler les fins de mois. Je ne me voyais pas créer mon entreprise, se souvient le jeune homme. Je viens d’un milieu où l’on ne connaît pas vraiment ça. » Et puis Mehdi Boswingel a entendu parler de la Ligne numérique.
Pour rassembler les bonnes volontés et s'informer sur les panoramas connectés, ARN a mis en ligne une carte collaborative où une trentaine de participants indiquent la vue disponible depuis leur logement. Dans l'idée, cela permettrait que certains récepteurs de connexion puissent à leur tour servir de relais, étendant toujours plus loin la toile de ce bout d'Internet « à taille humaine ».
Pierre-Olivier Chaput
Un fournisseur d'accès à Internet est dit neutre s'il ne regarde pas ni ne modifie les données transmises, et les achemine toutes sans les discriminer (par exemple, sans favoriser un service de streaming par rapport à un autre). En tant que fournisseur d'accès associatif, ARN est une association sans but lucratif gérée par ses membres bénévoles, ce qu'elle met en avant comme garantie de son indépendance et sa neutralité. Le tarif actuellement proposé est de 20 euros par mois, un coût que l'association prévoit de baisser au fur et à mesure de l'augmentation du nombre d'abonnés.
Mais pour avoir du haut débit sans fil, adhérer à ARN ne suffit pas. Un routeur est nécessaire, ainsi qu'une petite antenne radio de moins de 20 centimètres de long, accrochée à une fenêtre ou un balcon. Et surtout, il faut un voisin, disposé à partager et avec un logement bien placé. Il faut pointer son antenne vers l'une de ses consœurs, reliée, elle, à l'Internet classique. Et pour que la connexion se fasse, il faut une ligne de vue claire sur le domicile partageur. Qu'un arbre trop grand ou un immeuble trop imposant se trouve sur le chemin des données, et celles-ci se montreront incapables de traverser.