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« Je suis en retard, en retard, toujours en retard ! » Comme le lapin blanc d'Alice au Pays des Merveilles, le numérique court à la poursuite du temps. Informatique, remède magique ? De l'attractivité économique aux procédures administratives, la numérisation est le nerf de la compétition. D'autant plus que les régions ne sauraient se contenter de rester dans le peloton. Chacune louche sur ses voisins pour savoir si elle fait mieux ou moins bien.
Sus aux zones blanches ! D'ici à 2021, l'Alsace doit être entièrement fibrée. Dans les lycées, les tablettes chassent le papier. A l'usine, l'industrie prépare sa quatrième « révolution », la ligne de production autonome et connectée. Et cette mue des procédés n'épargne pas les métiers. L'agriculteur est assis dans un bureau tandis que les petites mains du e-commerce cavalent dans d'immenses entrepôts.
Dans cette course échevelée, les plus pressés sont sans doute les start-up. Tellement galvanisées par la communication présidentielle qu'on oublierait presque que 90 % d'entre elles vont échouer. Les incubateurs tant convoités ne garantissent pas que ces jeunes pousses parviendront à percer. Et, en dépit du marché européen, le Rhin s'avère être pour ces auto-entrepreneurs une frontière difficile à franchir.
Face à cette frénésie, ceux qui les premiers s'étaient appropriés les outils numériques font un pas de côté. Hackeurs et artistes soudent leur communauté. Pour expérimenter, critiquer, mais aussi tendre la main à ceux que le numérique a laissé sur le bord de la route : chez les informaticiens engagés, l'éducation populaire côtoie les projets révolutionnaires.
Pierre-Olivier Chaput
Le public se déplace pour voir et comprendre ce qui se passe sur les autres postes. Pendant les temps de chargement et d'installation, les participants échangent sur la raison qui les pousse à utiliser Linux. L'un s'oppose à la collecte de données opérée par Microsoft, tandis que sa voisine de tablée, elle, aimerait pouvoir ressusciter un vieil ordinateur pour que ses enfants puissent s'en servir sans risquer un engin neuf. Peine perdue : l’appareil est trop vieux et a trop de problèmes techniques. Pour d’autres, il est au contraire trop récent et se révèle incapable de reconnaître la clé USB contenant la distribution Linux. Cela ne les empêche pas de continuer le débat sur l'intérêt de « reprendre le contrôle de son PC », longtemps après que les clapets des ordinateurs aient été refermés.
Pierre-Olivier Chaput
Comme la formation s'adresse à des novices, l'après-midi commence par une présentation. Tesla explique aux sept personnes présentes le poids de Microsoft dans le marché de l'informatique, ses problèmes de sécurité récurrents et les différences fondamentales du constructeur étatsunien avec le logiciel libre. Pour lui, « Microsoft c'est beaucoup de budget et d’ingénieurs bien payés pour faire des belles interfaces » tandis que Linux, à ses débuts, est créé « par des informaticiens, pour des informaticiens ». Il détaille ensuite l’évolution et la diversification des distributions libres et compare le manque de contrôle des utilisateurs de Windows sur ce qui se passe dans leur ordinateur, par rapport à celui d'un utilisateur de Linux averti.
Les animateurs ont préparé des clefs USB contenant la distribution Linux qu'ils comptent installer : Mint, un dérivé d'Ubuntu, la version de Linux la plus populaire dont la présentation rappelle les environnements Windows, afin que les « néo-libristes » ne perdent pas tous leurs repères. Les deux formateurs courent d’un poste à l’autre en essayant de répondre aux questions et résoudre les problèmes techniques.
L'association Seerawier anime des ateliers pour initier les particuliers aux logiciels libres et à Linux. Ils proposent de les découvrir collectivement lors d'une « Install party ».
Bibliothèque Malraux, Strasbourg, quatrième étage. Dans une salle avec vue sur l’Esplanade et les deux bras du canal qui entourent la presqu'île, des murs en béton, un plafond en grilles de fer et surtout un carré de tables blanches avec des ordinateurs. Sur un côté de la salle un grand écran tactile sert de support à la présentation réalisée par « Tesla » et « John », de l'association Seeraiwer (dont le nom signifie « brigand des mers » en alsacien), groupe de réflexion créé en 2012 par des membres du Parti Pirate pour promouvoir une utilisation du numérique au service de la démocratie. L'atelier est intitulé « Libérez votre vie numérique ». Ce samedi 10 mars, il s'agit d'une « Install party », une installation collective de Linux sur des ordinateurs portables personnels, ouverte à tous. Ces systèmes d'exploitation alternatifs s'installent à la place ou en parallèle de la version de Windows déjà présente sur la machine. Les distributions Linux et les logiciels qui les accompagnent sont appelés « libres » car ils sont utilisables et modifiables légalement et gratuitement.
A côté de l’autoroute A5 en Allemagne, sur un ancien aéroport militaire, à peine huit kilomètres derrière la frontière, se dresse l'immense dépôt de Zalando, leader européen du prêt-à-porter en ligne. Sur 130 000 m² sont stockés vêtements et chaussures de 2 000 marques. « C’est tellement grand ici que je marche largement 15 kilomètres par jour », raconte Jonathan, un jeune Alsacien de Wittisheim. Il fait le « pick »: équipé d’un pistolet-scanner, il cherche la marchandise dans les rayons et réunit tous les articles de la commande sur un chariot. Après, son collègue « packer » prépare le colis, l’emballe et le passe au « shipping », c’est-à-dire à l’envoi.
Le géant allemand des chaussures en ligne Zalando a ouvert un immense entrepôt de l'autre côté de la frontière. A Lahr, un tiers des 900 employés sont français.
« Quand j'ai commencé, j’étais toujours en jogging-baskets »
Même ressenti du coté de Mehdi Boswagel. « J’avais déjà pas mal de connaissances dans le domaine de la photo et de la vidéo, précise-t-il. J’ai surtout appris à me présenter en professionnel vis-à-vis des clients, à me faire un réseau. » Le jeune homme avait parfois quelques difficultés avec les codes du marché de l’emploi. « Quand j’ai commencé la formation, j’étais toujours en jogging-baskets, raconte-t-il. Je savais que si je voulais entrer dans le monde du travail habillé comme ça, il y aurait des préjugés. »
Désormais, Mehdi travaille en freelance pour la ville de Mulhouse, le Crédit Mutuel, ou le centre socio-culturel Papin, et donne à son tour des cours. Il reçoit également des commandes du Kilomètre zéro (KM0). Futur épicentre du numérique mulhousien, le KM0 accueillera bientôt des entreprises, une pépinière de start-up et des formations. Dont la Ligne numérique.
La success story d'une start-up berlinoise
Start-up fondée à Berlin en 2008, l’entreprise allemande a conquis l’Europe en moins d’une décennie. Depuis 2014, elle est cotée en Bourse comme société européenne [Lire aussi : « La galère du financement des start-ups »]. En quatre ans, elle a doublé le nombre de ses employés et elle est aujourd’hui présente dans quinze pays. Les clients de Zalando peuvent faire leurs achats sur le site ou avec l’application mobile et surtout renvoyer gratuitement les articles qui ne leur conviennent pas, ce qui a fait le succès du site.
A Lahr, 900 employés gèrent depuis fin septembre 2017 le côté pratique de l’e-commerce, pour les marchés suisse et français en plein essor. Un employé sur trois vient de l’autre côté du Rhin. « L’ambiance est très internationale, les équipes sont bilingues, tous les panneaux sont en français et en allemand », raconte Jonathan. Son ancien job était déjà dans la préparation de commandes, dans une entreprise française.
L’entrepôt de Lahr est parmi les plus automatisés et modernes de Zalando. Ici, un système automatique, le « trieur-poche » gère les retours. Chaque article renvoyé par un client est mis dans une « poche » identifiée par une puce. Elle tourne accrochée à une chaîne sous les hauteurs du toit jusqu’à ce que l’article soit de nouveau vendu. Le système l’envoie alors automatiquement au « packing ». Ce système permet d’augmenter le volume de stockage et d’exécuter une partie des tâches de façon automatisée. Pourtant, le centre dépend encore fortement du travail manuel.
Estelle, la quarantaine, travaille pour la première fois dans un entrepôt d’e-commerce, après seize années passées dans une entreprise allemande à Strasbourg. C’est son deuxième jour chez Zalando. Ce qui l’a convaincu de venir travailler outre-Rhin, c’est le salaire avant tout. « Avec les primes familiales, je gagne plus de 13 euros par heure maintenant. En France, même avec l’ancienneté, j’ai à peine dépassé le SMIC », dit-elle. Pour l’instant, Zalando s’inspire de la convention collective du secteur logistique pour fixer la grille des salaires, en les adaptant au coût de la vie dans les régions respectives, ce qui fait qu’un employé à Lahr gagne plus que son collègue d’un entrepôt en Allemagne de l’Est.
« Pas encore de comité d'entreprise et très peu de syndiqués »
Les problèmes que les travailleurs rencontrent dans les centres logistiques de Zalando se ressemblent pourtant. A Lahr, comme dans plusieurs autres entrepôts, « il n’y a pas encore de comité d’entreprise et très peu de syndiqués », nous explique par mail le syndicat allemand Verdi. Difficile alors pour les travailleurs de faire valoir leurs droits, même fondamentaux comme la pause. « A cause de la taille de l’entrepôt, ça nous prend longtemps pour arriver dans les locaux destinés à la pause », confie Estelle. « On perd sept minutes rien que pour nous déplacer et c’est beaucoup sur une pause de vingt minutes. »
Un problème que les employés de l’entrepôt Brieselang, près de Berlin, rencontraient jusqu’à ce qu’ils protestent. Les contrôles de sécurité aléatoires à la sortie, pour empêcher les vols dans l’entreprise, prennent beaucoup de temps aussi. Si son badge sonne a la sortie, l’employé devra alors passer à côté pour se faire fouiller par les agents de sécurité. Ces fouilles génèrent souvent de longues files d’attente à la sortie et les employés attendent parfois jusqu’à trente minutes avant de pouvoir sortir.
Pour rentrer ensuite en Alsace, les travailleurs français peuvent prendre le bus qui s’arrête directement devant l’entrepôt. Cette ligne spéciale, qui pourrait être un jour ouverte au public, a été mise en place pour faciliter la venue des employés alsaciens en reliant la ville d’Erstein à la zone d’activité « Industrie- und Gewerbezentrum Raum Lahr ». La proximité avec l’Alsace, où le taux de chômage est autour des 8 %, a été un facteur décisif pour l’installation de Zalando dans la région. « Au Bade-Wurtemberg, en région frontalière, on a presque le plein emploi. C’est difficile de trouver de la main-d’œuvre disponible », explique Daniel Halter, gérant de la zone d’activité. Avec environ 300 employés français, pour l’instant de nombreux précaires, le calcul semble avoir été le bon.
Franziska Gromann et Clara Surges