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Sitthichai ne veut pas informer ses enfants de sa précartié.

© Tom Soriano

Mais la réaction du gouvernement se fait attendre. « Ce qui m'énerve, c’est qu'à chaque élection, les candidats promettent toujours aux personnes âgées qu’ils augmenteront leur pension. Ils disent 3 000, 3 500 bahts, et ils ne tiennent jamais leurs promesses », regrette le créateur de l’ONG.

Aim Chuveera

Maud Karst

Tom Soriano

Guntanut Tainkul

 

« Ils ont gagné de l’argent, payé des impôts et maintenant qu’ils sont trop vieux, ils vont tout perdre, déplore Friso, citoyen hollandais arrivé en Thaïlande il y a 16 ans, et cofondateur de la Bangkok Community Help Foundation. Pour cette génération-là, il est déjà trop tard. Mais il faut que ça s'améliore, sinon on verra de plus en plus de personnes âgées finir à la rue, on verra le taux de natalité baisser encore plus, on verra l'endettement des ménages augmenter. Maintenant, il faut prendre soin de nos aînés. »

Monsieur Kaan est le manager d’un centre de soins privé dans le quartier de Chatuchak. Il détaille : « Nos tarifs commencent à 40 000 bahts par mois et peuvent atteindre 100 000 bahts, près de 2 700 euros. »  Un tarif qui reste difficilement accessible même pour les fonctionnaires, qui touchent en général autour de 20 000 bahts de retraite. La plupart du temps, l’établissement accueille d’anciens employés ou cadres d’État qui ont aussi d’autres activités, leur pension ne permettant pas de couvrir les frais dans leur intégralité. Quant aux établissements de soins publics, la demande est telle que les listes d’attente s’étendent sur plusieurs années.

Prompt, étudiante établie à Bangkok, prend conscience que « s’occuper de ses parents coûte cher ». Elle est la fille d’un militaire et d’une couturière. Sa mère a un plan de vie pour elle. « Elle veut que je fasse des bonnes études et que je trouve un emploi stable pour financer plus tard une aide à domicile ou une maison de retraite. Mes parents ne veulent pas devenir un fardeau pour moi », présente celle qui poursuit une licence de géographie. Pour la majorité de la population, une retraite dans un endroit dédié aux personnes âgées reste difficilement accessible.

La situation démographique et le changement des mentalités chamboulent le fonctionnement traditionnel de la prise en charge des aînés. « Avec le consumérisme et le rythme effréné de la vie, il faut gagner autant d’argent que possible, analyse Candice. On ne s’attend plus à ce que les enfants prennent soin de leur aînés. C'est donc l'individualisme qui prime, plutôt que les liens familiaux ou communautaires. »

« C'est l'individualisme qui prime » 

En Thaïlande, les solidarités familiales sont « profondément ancrées dans nos racines et notre culture », explique Candice. La travailleuse sociale vient d’une province rurale du pays. « Dans les campagnes, cette tradition est très établie, elle se transmet de génération en génération comme une norme sociale. » Mais la population thaïlandaise est extrêmement vieillissante. À cause de ce tsunami gris, une seule personne peut se retrouver à devoir prendre soin de ses parents, oncles, tantes et grands-parents.

Par pudeur ou par honte, nombreuses sont les personnes âgées qui refusent d’informer  leurs enfants lorsqu’elles sont dans la précarité. Quelques mètres plus loin, Sitthichai soupire dans sa chemise à carreaux gris : « Je ne veux pas que ma famille soit au courant. Je ne veux pas être un fardeau. » L‘ancien chauffeur de taxi qui gagnait « entre 400 et 500 bahts par jour » a vu ses revenus s’écrouler lorsqu’il a pris sa retraite à 70 ans. « Je touche 700 bahts par mois. Je vis au jour le jour. Mon quotidien commence à la station de bus. Je prends une navette pour aller jusqu’à la gare. Ensuite, je monte dans un car qui m'emmène aux funérailles de la Reine Mère, où de la nourriture gratuite est distribuée. » Ces distributions ont lieu depuis la mort de la mère du roi Rama X. Cependant, elles prendront fin en décembre, à l’issue de cette année de deuil national. Sitthichai poursuit : « Puis, je retourne à la station. Le plus dur au quotidien, c’est d’être affamé. D’être affamé et d’attendre la mort. Personne ne peut m’aider. »

Sonjai, 73 ans, en est un parfait exemple. À l’ombre d’un arbre du refuge, la femme vêtue d’une robe verte se remémore les nombreux métiers qu’elle a fait. Secrétaire, assistante médicale, enseignante, femme de ménage... La pandémie de Covid-19 vient mettre fin à ses activités. « J’ai perdu mon travail et je suis devenue SDF. Je me suis mise à dormir sur une plage de Pattaya avant de revenir à Bangkok et d’être hébergée au refuge. » Sonjai bénéficie d’une formation offerte par le gouvernement dans un local adjacent à l’ancien château d’eau. « J’aime cuisiner ! Mon objectif est d’économiser 3 000 ou 4 000 bahts pour acheter un petit commerce et vendre de la nourriture. » Mère de deux enfants, elle préfère continuer à se débrouiller seule et ne rien leur dire de sa situation : « J’ai de bonnes relations avec mes fils. Mais je me préoccupe de leur ressenti. S’ils savaient que j’étais dans cette situation, ils se feraient du souci. »

Dans une ville où le prix d’un repas avoisine les 50 bahts, « 600 bahts de minimum vieillesse par mois, ça ne veut rien dire », déplore Candice, une travailleuse sociale de 28 ans. Cette dernière se rend quotidiennement au refuge de Pom Prap Sattru Phai. Elle est salariée de la Bangkok Community Help Foundation, une organisation non gouvernementale dont l’une des missions est de distribuer de l’aide alimentaire dans la capitale thaïlandaise. « Pour les personnes les plus pauvres, il faut réduire au maximum le coût de la vie. C'est-à-dire manger gratuitement autant que possible, et ne pas rester à l'appartement pour ne pas consommer de l'électricité… Mais, de l'avis des sans-abris avec qui j'ai l'habitude de discuter, c'est toujours mieux que rien. Certains me disent : “Je garde ça pour mes économies, et je continue à travailler.” »

 

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