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Les premiers emménagements ont lieu en 2022. La communauté se retrouve et occupe rapidement les 16 maisons qui lui sont dédiées. « Ce n’est pas terminé à 100 %, mais on peut y vivre, l'intérieur est correct, assure Lek. Je suis très heureux que nous ayons notre propre maison. C’est dommage qu’on ne puisse pas accueillir plus de gens ici. » Chez lui, au n°21/54, des affaires sont posées ici et là, dans l’étroit rez-de-chaussée. Sa petite-fille de 10 ans, Smile, est assise sur un canapé-lit et joue sur un téléphone. Dehors, quatre hommes installent des toiles au-dessus d’un canapé et de chaises pour protéger l’endroit des pluies à venir. Juste à côté, Pa'Chan Pa'Mham prépare à manger derrière son chariot de street-food. Lek couvre son scooter d’une bâche, range quelques affaires. Une journée normale à Kiak Kai pour les anciens du fort. «Je suis soulagé. Ici, il n'y a plus aucune pression. J’ai fait le bon choix. »

« La culture a presque disparu »

S’ils ont aujourd'hui un logement stable, l’éparpillement de la communauté a fissuré ce qui faisait autrefois son identité. « La culture qui existait au fort a presque complètement disparu depuis notre départ », regrette celui qui multiplie les initiatives pour « la garder en vie », en transmettant son savoir-faire de sculpteur. S’il a fait de son artisanat une activité annexe, à côté d’un emploi d’agent de sécurité au Parlement, il participe à des ateliers organisés par une fondation thaïlandaise, pour apprendre ses techniques à des enfants du quartier. La fabrication de cages à oiseaux a aussi du plomb dans l’aile, mais parvient à subsister à Kiak Kai. « Une personne les fabrique ici la semaine et les vend au marché du parc Chatuchak les week-ends », explique Lek.

Le calme du quartier n’est perturbé que par le cri d'un vendeur ambulant de roti thaïlandais – un dessert semblable à un pancake – qui tente d’attirer les clients. « Ce qui me manque aussi, c’est le mode de vie. Il y avait toujours des gens dans le fort, des visiteurs, c’était vivant, se souvient Lek. Les liens avec les gens ici n’ont pas changé, c’est comme mes frères et mes sœurs. Mais maintenant, il n’y a plus rien à voir. »

Titouan Catel--Daronnat
Guntanut Tainkul
Aim Chuveera
Yanutchara Sookserm

Entre 2015 et 2016, la pression monte d’un cran. Les habitants sont régulièrement intimidés par des militaires et le fort se retrouve encerclés. « Devoir être constamment sur le qui-vive, c’était épuisant, surtout que personne ne pouvait gagner sa vie car personne ne voulait sortir », se rappelle l’ancien sculpteur traditionnel de Mahakan, qui vendait ses créations d’argile séchée aux touristes et aux curieux. À la fin de l’année 2016, les soldats et leurs auxiliaires municipaux donnent l’assaut, détruisent les barricades et pénètrent dans le fort. Après une série de négociations, la communauté se divise en deux factions : « Des conflits internes ont éclaté et des disputes ont commencé. Une partie voulait continuer à se battre. Une autre n’en pouvait plus, raconte l’ancien membre du comité de direction de la communauté. Je voulais me battre jusqu’au bout, mais je me devais d’aider les villageois à trouver un nouvel endroit. » Alors, il mène la visite du terrain de Kiak Kai, à 5 km de là. Convaincus, une partie des habitants décident de s’y installer et quittent le fort. Lek et sa famille de huit personnes sont des leurs. Ils touchent 60 000 bahts de compensation pour la destruction de leur maison, soit 1580 euros.

Il en utilise la totalité pour construire sur le terrain que le groupe loue au Trésor public grâce à une coopérative créée pour l’occasion. En plus de ces investissements personnels, les habitants contractent un emprunt pour la réalisation des travaux auprès d’un institut gouvernemental.

Une communauté éparpillée

Commence alors une errance de cinq années. La première, le groupe de Kiak Kai la passe dans un ancien bâtiment de bureaux de l’administration des eaux. L’aménagement est sommaire. Quand le propriétaire demande la restitution de son bien, le groupe se disperse mais reste en contact pour suivre l’avancée des travaux. Par manque d’argent, certains se retrouvent loin, en banlieue de Bangkok. Lek et sa famille font partie des plus favorisés, et louent un appartement en ville grâce à leurs économies. En 2021, une entreprise chargée des travaux abandonne le projet, laissant des vestiges encore visibles : à côté d’une bâtisse, un engin de chantier prend toujours la poussière. Ce retrait plonge les anciens du fort un peu plus dans l’endettement.

Entre 2016 et 2018, la communauté du quartier de Fort Mahakan est expulsée pour construire un parc. Pendant 10 ans, Lek et sa famille ont traversé un parcours du combattant pour rebâtir leur vie ailleurs.

Ce fut une bataille épuisante pour Lek. Il lui a fallu dix ans pour y trouver une issue positive : « Je suis fier d’avoir de nouveau un endroit où je peux vivre avec une partie de ma communauté [une forme de quartier populaire en partie autogérée par ses habitants, ndlr]. » Son nouveau « chez lui », c’est un lotissement de 32 logements à deux étages, situé en face du Parlement thaïlandais dans le quartier de Kiak Kai, et partagé à parts égales avec la communauté voisine. Si l’homme de 66 ans a emménagé dans une de ces maisons aux murs de béton en 2022, c’est parce que celle qu’il possédait à Fort Mahakan n’est plus que poussière. 

Le 25 avril 2018, entre les murs du fort Mahakan, situé dans le cœur historique de Bangkok, des pelleteuses démolissent les dernières maisons de sa communauté qui vivaient là depuis deux siècles. À la place, l’endroit est devenu un parc à la pelouse finement taillée. 

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Trois coureuses en font le tour. Quelques passants flânent à l'ombre des arbres ou sur des bancs, qui permettent de prendre une pause au bord du canal attenant. Sur ces chemins bien tracés, des plaques monochromes sont chargées de porter le souvenir de cet endroit autrefois peuplé par 300 habitants. L’une d’elles retrace l’histoire de la fabrication de cages à oiseaux en bois qui faisait la renommée de l’ancienne communauté. Une écluse sépare l’espace vert d’une autre communauté : « Le parc, je n’en pense ni du bien ni du mal. Il est là maintenant, il faut vivre avec », affirme une femme âgée, qui a vu ses voisins se faire expulser il y a une dizaines d’années.

Se battre jusqu’au bout

La disparition de cette communauté est l'aboutissement d’une bataille aux multiples rebondissements. Un décret royal signé en 1992 vient renforcer l’expropriation de terres sur l’île de Rattanakosin, dans l'optique de mettre en valeur les nombreux sites historiques du quartier. Le Fort Mahakan est l’un d’eux. Sans solution claire proposée, les habitants engagent alors une résistance tous azimuts, dans la rue, les tribunaux et les médias. Les barricades et les recours côtoient les compromis et les accords. Les plans de l’administration de Bangkok ont ralenti, et même, à certains moments, nourri l'espoir des habitants de rester dans leur fort assiégé.

Chadchart Sittipunt est candidat à sa réelection le 28 juin 2026. © William Jean

À Bangkok, Chadchart Sittipunt brigue un second mandat à la tête du gouvernorat de la capitale thaïlandaise, dont les élections sont prévues le 28 juin. Un consensus presque atteint pour celui que beaucoup voient comme un pragmatique indépendant salué par de nombreux habitants, mais non sans angles morts résiduels.

Fin de mandat accidentogène

Le 16 mai 2026, un train de fret percute en plein milieu de la ville un bus coincé sur les rails à cause des embouteillages. L’accident fait 8 morts et 33 blessés. De quoi remuer la fin du mandat de Chadchart Sittipunt alors qu’il est sur le point de s’envoler pour les États-Unis pour la remise de diplôme de son fils à Seattle. Pour Prinya Thaewanarumitkul, l’incident illustre les limites du poste de gouverneur, privé d’autorité sur la police chargée de la circulation, inféodée au ministère de l’Intérieur. « Notre gouvernance est différente d’autres villes, qui ont la main sur la police ou les hôpitaux. Ici, les forces de l’ordre sont étatisées », reconnaît Chadchart. 

Mais quid des domaines où le gouverneur a la main ? Sur le logement, le premier édile pèche. Pour Jay, de l’association Four Regions Slums pour l’amélioration des conditions de vie des bidonvilles, « Chadchart n’ose pas aborder certains sujets par crainte de froisser les fonctionnaires ». L’utilisation des terrains publics gérés par la municipalité pour en faire des habitations manquerait de cohérence. Et les communautés des bidonvilles doivent s’enregistrer auprès de bureaux avant de bénéficier d’un suivi. Un processus long et fastidieux pour ces habitants de quartiers défavorisés. Malgré ces limites, Chadchart reste largement favori à sa réélection. Mais non sans peine. Le Parti du Peuple pourrait écorner sa majorité au conseil métropolitain et imposer un rapport de force dans la ville qu’elle domine depuis les élections législatives de février. Le premier édile pourrait aussi s’imaginer des ambitions nationales comme candidat au poste de Premier ministre, soutenu silencieusement par le Parti pour les Thaïs, ses grands amis de longue date. Mais il faudrait avant ça que les conservateurs au gouvernement et les pro-démocratie s’effondrent dans le processus. Là aussi, Chadchart joue sur une rupture.

William Jean

Jade Santerre

Phatsnicha Thudsuriyawong

Massacre au « centre du monde »

Quelques jours plus tard, une commémoration en chasse une autre. Deux groupes se font face sous les écrans géants du neuvième plus grand centre commercial du monde, le Central WOrld, à Ratchaprasong. Les « chemises rouges » chantent et dansent au rythme d’une musique pop originaire de la région Isan au nord-est du pays. Ici même sur les lieux où, en mai 2010, des militants et des journalistes ont été tués par la police et l’armée. L’épisode traumatique a fait une centaine de morts et plus de 1 500 blessés, déclenchant de violentes émeutes. À l’époque, Chadchart Sittipunt n’était pas encore engagé en politique, travaillant notamment dans l’immobilier. Une possible réponse à son absence de l’hommage.

À côté, le Parti du Peuple s’est déplacé en soutien, non sans soigner sa communication, influenceurs et journalistes mobilisés pour l’occasion. Ses représentants politiques, eux, participent à une cérémonie religieuse menée par des moines, qui ne se soucient guère des « chemises rouges ». Parmi les participants, Folk, 22 ans, attend un concert de rap thaï qui tarde. L’étudiant en économie vit à Bangkok depuis deux ans et note l’écoute de l’administration du gouverneur. « J’ai utilisé la plateforme Traffy Fondue pour me plaindre de l’absence d’éclairage et des trottoirs encombrés. Le problème a été réglé en une semaine », déclare-t-il tout sourire. 

Renouveau démocratique

Fort de sa popularité, Chadchart Sittipunt, 59 ans, espère reproduire son succès de 2022 pour l’élection du 28 juin 2026. Cet ingénieur formé aux États-Unis a raflé le gouvernorat avec 52 % des voix dans un scrutin qui a vu 2,6 millions de votants s’exprimer. Une victoire écrasante dans l’histoire de la capitale, après des années sans élections, des suites du coup d’État militaire de 2014. Une junte, menée par Prayut Chan-o-cha, général de l’armée royale, et qui s’est chargée de nommer le gouverneur pendant huit ans. Seule métropole de Thaïlande à élire son édile, Bangkok est un cas unique : les autres villes doivent faire avec un édile nommé par Anutin Charnvirakul, ministre de l’Intérieur, qui cumule le poste avec celui de Premier ministre du pays. 

Lié à la galaxie de Thaksin Shinawatra et du Parti pour les Thaïs, Chadchart Sittipunt est ministre des Transports au sein du gouvernement de la sœur aînée de l’ancien Premier ministre (2001-2006), Yingluck, de 2012 jusqu’à leur destitution en 2014. Au fil des années, il s’est forgé l’image d’un technicien pragmatique, davantage intéressé par l’efficacité sur le terrain que la tambouille politicienne. Toujours proche des « chemises rouges », il s’est toutefois présenté comme indépendant, malgré des approches du Parti du Peuple, communément appelé le parti Orange. Une stratégie électorale pour Pravit Rojanaphruk, journaliste au Khaosod English : « Si Chadchart avait rejoint un parti, il aurait dû faire des compromis. Le parti Orange étant perçu comme très progressiste, il se serait aliéné une partie de l’électorat. »

Le prétendant à un second mandat a également fait de la proximité et de la transparence ses marques de fabrique. Surnommé « l’homme le plus fort du monde » par ses soutiens, Chadchart Sittipunt se montre quasi quotidiennement en direct sur Facebook. Déambulations dans des quartiers, échanges, footing matinaux : « Ses contempteurs disent que c’est un showman et qu’il se préoccupe davantage de ses vidéos que du vrai monde, mais il travaille dur », ajoute cet observateur aiguisé de la vie politique thaïlandaise. 

Au refuge de Pom Prap Sattru Phai. © Tom Soriano

Les personnes en situation de précarité attendent l'arrivée des maraudes au refuge de Pom Prap Sattru Phai .

© Maud Karst

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