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Achira Saetang*, 63 ans, a grandi dans le village de Phanthai Norasing. Dans son bassin, relié au canal de Sahakon et au golfe, elle élève des crevettes en aquaculture depuis des dizaines d’années. « Il y a douze ans, je gagnais 30 000 bahts (790 euros) par semaine. Puis le tilapia à menton noir est arrivé. Aujourd’hui, c’est très difficile de vendre quoi que ce soit parce que ce poisson mange tout. » Forcée d’arrêter son élevage de crevettes, elle ne gagne plus que 9 000 bahts (237 euros) par mois. Son activité repose désormais sur la vente de crabes, plus épargnés par l’espèce invasive, et du tilapia. Vendu une dizaine de bahts le kilo, ce poisson a la réputation d’être difficile à manger et de ne pas avoir bon goût. Pour le consommer et le rendre attractif, les pêcheurs le font sécher et inventent de nouvelles recettes. « On essaye de trouver des moyens de le manger parce que nous savons qu’il va rester », note Achira Saetang.

En 2024, 1 300 pêcheurs et éleveurs de crevettes de la province voisine de Samut Songkhram, touchée en premier par le tilapia, ont déposé un recours collectif contre CP Foods, réclamant une indemnisation financière. De son côté, l’entreprise prépare sa défense. Cette dernière, qui a l’oreille du gouvernement, est détenue par Dhanin Chearavanont, héritier de l’une des cinq familles milliardaires qui exercent un oligopole sur l’économie thaïlandaise. Pour appuyer leur recours, des pêcheurs issus de la vingtaine de provinces concernées par l’invasion du poisson se sont mobilisés. Achira Saetang et son mari, Somsong, ont participé en mars 2025 à une grande mobilisation devant le siège du gouvernement. « On ne peut que manifester, mais cela devrait être au gouvernement de nous aider. Mais si c’est toujours le même, cela va être difficile », assure la vendeuse de crabes. L’exécutif a instauré un système de récompense pour inciter à la capture de l’espèce. Pour un kilogramme de tilapia, le gouvernement offre 15 bahts (40 centimes d’euros). Une somme jugée anecdotique par les pêcheurs locaux.

La capture de poissons juvéniles participe aussi au bouleversement de la biodiversité du golfe de Thaïlande, car les populations marines n’ont plus le temps de se reproduire. Pour lutter contre ce problème et protéger les poissons pendant leurs périodes de ponte, le gouvernement thaïlandais a établi des fermetures saisonnières lors desquelles la pêche de certaines espèces, dont le maquereau, est interdite. Les pêcheurs locaux, cantonnés aux zones côtières, subissent cet appauvrissement, et reviennent certains jours les filets vides. « Il y a trente ans, je pêchais au minimum 200 kg par jour, déplore avec nostalgie Rangsan Kaendaeng. Maintenant, c’est insignifiant : de mai à octobre, je pêche environ 500 kg. » De leur côté, les grosses entreprises disposent de moyens pour aller chercher le poisson plus loin.

« Ce poisson mange tout »  

Tacheté de noir sous la bouche, long de 20 cm, des écailles aux reflets dorés : à première vue, le tilapia à menton noir n’a pas l’air menaçant. Pourtant, originaire d’Afrique de l’Ouest, le tilapia se reproduit très rapidement et détruit les écosystèmes marins en décimant les espèces locales, à commencer par les crevettes. Ce poisson invasif a été introduit en 2010 à des fins de recherche par le géant de l’agroalimentaire thaïlandais Charoen Pokphand Foods (CP Foods), qui assure avoir éradiqué tous les spécimens importés. Et pourtant, seize ans après, le tilapia à menton noir prolifère dans les eaux thaïlandaises.

Les revers de la pêche intensive

En parallèle, depuis les années 1990, une pratique plus intensive de la pêche s’est développée, avec pour ambition de s’imposer sur la scène internationale. Soutenues par des subventions gouvernementales, de nombreuses entreprises ont connu un essor de leur activité. Le pays se spécialise alors dans la culture de crevettes et la transformation des produits marins en surgelés, en conserves ou encore en nourriture pour animaux. Trente ans plus tard, le pari est réussi. La Thaïlande se hisse dans le top 10 mondial en termes d’exportation de produits de la mer et devient l’un des principaux partenaires commerciaux de l’Union européenne (UE) en y exportant en moyenne 39 000 tonnes de produits marins par an. Mais le secteur – et en première ligne les pêcheurs locaux – subit aujourd’hui le revers de ces années de surpêche et du manque de législation face aux pratiques illégales.

La pêche intensive a provoqué un appauvrissement des écosystèmes marins. Une étude de 2020 menée par le Département de la Pêche de Thaïlande met en avant cet effondrement des populations. En 1961, lorsqu’un pêcheur travaillait pendant une heure, il remontait 100 poissons dans ses filets, tandis qu’en 2014, sur la même durée, il n’en remontait plus que neuf. Taruwan Ngamchan, née dans le village il y a 52 ans, constate ce déclin depuis chez elle. « Avant, on avait des crevettes, des crabes, plein de choses. On pêchait d’ici, de la terrasse. C’était facile », raconte la vendeuse de moules, une espèce parmi les plus rentables aujourd’hui.

Faire face à la crise environnementale

Le pêcheur Rangsan Kaendaeng évoque également la pollution : « Les déchets charriés par les fleuves Tha Chin et Chao Phraya se déversent dans le golfe de Thaïlande, et les ordures provenant du canal affectent la qualité de l’eau », ce qui bouleverse la faune marine.

Ces impacts sociaux et environnementaux pourraient pousser le pays à faire marche arrière. « Il y a deux ans, tout le monde était ravi de voir Google et Amazon Web Services arriver en Thaïlande. Au vu de l’impact environnemental et de la faible création de valeur, je pense que les réglementations vont se durcir dans les prochaines années », estime Amont Tanaset. Alors que la Thaïlande est encore très dépendante des énergies fossiles, une immense centrale à gaz devrait être construite dans les prochains mois pour alimenter les data centers de l’EEC, provoquant la colère des populations locales et des ONG environnementales. 

Augustin Brillatz et Axel Guillou

« Les jeunes préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises »

Le long de la Sukhumvit Road de Chonburi, d’autres chantiers se multiplient. Parmi eux, le seul identifiable est connu sous le nom barbare de « QH101 ». Construit par le singapourien Bridge Data Centers, il sera l’un des plus grands du pays une fois achevé, avec une capacité de 200MW. De l’autre côté de la quatre voies, les logements des ouvriers s’alignent. « Ceux qui travaillent ici sont tous étrangers. Il y a beaucoup de Chinois et de Birmans », affirme Somnuck Jongmeewasin. Si les premiers ont droit à de confortables préfabriqués, les autres doivent se contenter de casemates précaires en tôle.

Le pari de la Thaïlande ne fait pas que des heureux. « C’est ma terre natale, il faut se battre contre tout ce qui la met en danger, revendique Chaweerat Phanprasirt, dit Toy, habitant du district de Chonburi. Mais les jeunes ne s’y intéressent pas, ils préfèrent vendre leurs terres aux grandes entreprises ». Alors que la province de Chonburi est déjà touchée par le stress hydrique, il tente de mobiliser les locaux face aux projets très gourmands en eau pour le refroidissement des serveurs. Le travail des pêcheurs pourrait être perturbé dans cette région située à quelques kilomètres du delta du fleuve Bang Pakong. Les rivières sont basses et la terre présente, par endroits, les craquelures caractéristiques de la sécheresse. « Les chantiers rejettent leurs eaux usées sans aucun contrôle, ça pollue les cours d’eau aux alentours », assure-t-il en montrant un ruisseau dégageant une odeur putride. D’après lui, aucune consultation n’a été menée avec la population avant l’installation des data centers.

Des coquilles de moules jonchent le sol d’une terrasse sur pilotis. Des filets de pêche tendus offrent un répit ombragé dans la chaleur moite parfumée à l’iode et au poisson. Le village de Moo Baan Pramong est situé au bord du canal Trong dans la province de Samut Sakhon, à une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Bangkok. Cette province, au cœur de l’industrie de la pêche, concentre sur quelques kilomètres villages de pêcheurs, marchés locaux et grosses industries de transformation de produits de la mer, telles que le géant de la conserve de thon Thai Union.

Pourtant, à Moo Baan Pramong, la vie des pêcheurs s’écoule au ralenti depuis quelques temps. Les prix de l’essence ont presque doublé à cause de la guerre au Moyen-Orient. « Lorsqu’on sort en mer, un voyage nous coûte environ 400 bahts (10 euros) par jour. Si on s'éloigne vers le large, on aura plus de poissons et plus de variétés, mais ça coûte cher », expose Rangsan Kaendaeng, un pêcheur du village, assis à côté d’un tas de paniers verts et bleus, tous vides. Il pêche depuis trente-cinq ans. Mais ces temps-ci, son long bateau en bois, comme beaucoup d’autres, reste souvent amarré.

Les acteurs du secteur ne sont pas égaux face à cette crise. Ocean Fishery, une entreprise d’import et export, s’occupe d’acheter des produits marins à l’étranger, notamment en Inde et au Pakistan, pour les revendre majoritairement en Thaïlande. Shahzil Yousuf, le responsable de développement commercial, explique qu’en raison de la crise du pétrole, son approvisionnement en fruits de mer a diminué de 20 % et le coût du fret maritime a pratiquement doublé. Pourtant, en augmentant ses prix, sa société continue à faire des bénéfices.

La pêche, pilier économique de l’agroalimentaire thaïlandais dont dépendent environ deux millions de personnes, représentait 2,3 du produit intérieur brut en 2023, soit 10 milliards d'euros. Aujourd’hui, 2 500 villages côtiers vivent encore de cette pratique ancestrale de l’ancien Siam.

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Pour l’instant, difficile de savoir quelles entreprises se cachent derrière chaque chantier, mais ces derniers mois, les boîtes de la Big Tech ont annoncé des investissements massifs en Thaïlande. Google, Amazon Web Services, Microsoft : tous vont débourser des milliards de dollars pour se payer leur data center dans l’EEC. Les compagnies chinoises ne sont pas en reste. Début mai, TikTok a posé plus de 840 milliards de bahts (environ 22 milliards d’euros) sur la table pour construire des infrastructures du numérique dans le pays. « Les Chinois agissent très rapidement. Entre l’obtention de permis, l’installation de travailleurs et le début des travaux, les délais sont très resserrés », déclare Somnuck Jongmeewasin.

Une dépendance aux géants étrangers de la tech qui questionne, alors même que le pays revendique vouloir atteindre une forme de souveraineté numérique. Un exemple de cette volonté est la création d’un chatbot IA thaïlandais, ThaiLLM, qui connaît un usage limité malgré un apport de 80 milliards de bahts (soit 2,11 milliards d’euros) du gouvernement. Le pays n’en reste pas moins ultra-dépendant des savoir-faire et des capitaux étrangers : le réseau 5G dans le pays est développé en partenariat avec le chinois Huawei, et la plateforme de paiement PromptPay, largement répandue dans le pays, est le fruit d’une collaboration avec Vocalink, une filiale de l’américain Mastercard. « Seuls la Chine et les États-Unis peuvent maîtriser l’ensemble du processus de fabrication, défend Amont Tanaset. L’idée, c’est de pouvoir avoir une réglementation claire et précise sur les transferts de données et la protection des informations personnelles ». D’après lui, une loi réglementant l’IA serait actuellement en projet.

Mais l’opposition s’élève contre les allocations de fonds publics à des projets IA, craignant que celles-ci deviennent en Thaïlande une nouvelle mode technologique coûteuse et inefficace, comparable à la vague précédente des applications gouvernementales ou de la technologie blockchain, sur fond de soupçons de corruption et de mauvaise gestion des fonds. Certaines administrations profiteraient de cet engouement IA pour présenter des projets ordinaires à l’utilité réelle questionnée, comme l’application Thailand FishAI, qui devait permettre aux pêcheurs d’identifier leurs prises, sur laquelle le Ministère de l’Agriculture a admis des « défauts », comme le rapporte le Bangkok Post.

Hausse du prix du carburant, destruction de la biodiversité marine, invasion du tilapia à menton noir : la pêche fait face à plusieurs défis en Thaïlande. Au sein de la province de Samut Sakhon, dans le sud-ouest de Bangkok, artisans de la mer et grandes entreprises subissent les crises actuelles de manière inégale. 

Véritable poumon industriel de la Thaïlande, l’Eastern Economic Corridor (EEC) s’étend sur les provinces de Chonburi, de Rayong et de Chachoengsao. Lancée en 2017 par la junte militaire qui dirigeait alors le pays, la zone accueille les nouvelles usines du pays : raffinage, assemblage de voitures, aéronautique… « Depuis un an, ce sont les data centers qui se multiplient », explique Somnuck Jongmeewasin, membre d’EEC Watch, une ONG qui enquête sur les conséquences environnementales et sociales des industries implantées dans la zone. 

TikTok met 25 milliards sur la table

Ce boom des data centers répond à une volonté politique datant d’il y a bientôt dix ans. Depuis la présentation du plan « Thailand 4.0 », les gouvernements successifs font le pari de faire basculer l’économie thaïlandaise vers la tech. Il faut dire qu’il n’y a plus vraiment le choix : tourisme en déclin, industrie automobile en perte de vitesse, ralentissement démographique… L’économie du royaume accuse le coup, avec une croissance de seulement 2,4% en 2025 quand ses voisins affichent des taux deux à trois fois plus élevés. 

Ces infrastructures numériques pourront-elles sauver l’économie thaïlandaise ? Rien n’est moins sûr. En attendant, plus d’une trentaine de projets ont été lancés rien qu’en 2025. L’ambition du royaume est de remplacer Singapour, leader régional dans le domaine, mais dont le territoire est limité. « Nous avons assez de terres et d’électricité pour accueillir la demande. La Thaïlande occupe une position géographique stratégique en Asie du Sud-Est, et le pays offre beaucoup de politiques incitatives pour accueillir les multinationales », précise Amont Tanaset, spécialiste en politiques publiques au Conseil national pour l’enseignement supérieur,
la recherche et l’innovation, une agence publique qui conseille le gouvernement. 

Un chantier de data center situé dans l'Eastern Economic Corridor. © Augustin Brillatz

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