La justice israélienne a clos ce jeudi 12 mars le dossier de cinq soldats accusés de violences sexuelles et physiques. Webex revient sur cette affaire, révélatrice de l’impunité de la torture militaire en Israël.
Attention : cet article rapporte des détails d’agressions sexuelles et de violences physiques

Outre la torture, les détenus palestiniens doivent subir le port prolongé de menottes qui a déjà abouti à plusieurs amputations. © Physicians for Human rights
« Le procureur général de l’armée vient de donner un permis de violer à ses soldats, du moment que la victime est palestinienne », s’est offusqué le comité public contre la torture en Israël à Associated Press, suite à l’abandon des poursuites contre cinq soldats israéliens ce jeudi 12 mars. En cause : des violences sexuelles qu’ils auraient commises sur un détenu palestinien dans la prison de Sde Teiman, près de la bande de Gaza en 2024. Le médecin de la prison avait rapporté une pénétration du rectum avec un objet tranchant, menant à plusieurs lésions internes, un poumon perforé, des côtes brisées et une hospitalisation d’urgence. Des faits qui s’apparentent à un viol en réunion.
La justice a pourtant abandonné le qualificatif de viol, expliquant que des « complexités » sur les « bases probatoires » ont amené à classer le dossier. Selon le procureur, le retour de la victime à Gaza suite à un échange d’otages aurait également compliqué la procédure. Le premier ministre Benjamin Netanyahou a salué l’abandon des poursuites, estimant que « l’État d’Israël doit traquer ses ennemis, pas ses combattants héroïques ».
Aucune condamnation pour torture depuis 2001 en Israël
Pourtant, les procès pour torture sont rares en Israël : près de 1 700 plaintes ont visé des agents des renseignements en Israël depuis 2001 pour ce motif. D’après le comité public contre la torture en Israël, en 2024 seuls cinq de ces cas avaient fait l’objet d’une enquête. Aucun n’a abouti à une condamnation.
Les cas sont de plus en plus nombreux depuis le 7 octobre 2023, alors qu’Israël maintient encore plus de 10 000 Palestiniens dans ses geôles, considérés comme otages de facto par les Nations unies. Rien qu’en 2024 et 2025, l’ONG a décompté au moins 95 morts en détention et des traitements inhumains. De son côté, la Croix Rouge ne peut même pas rentrer à Sde Teiman. Un dixième des détenus fait l’objet d’une loi sur les « combattants illégaux », permettant à Israël de légitimer son non-respect des conventions internationales sur le traitement des prisonniers.
Si cette fois, les soldats de Sde Teiman ont été inquiétés, c’est aussi grâce à la divulgation illégale de vidéos des caméras de surveillances. L’acte émanait de l’ex-procureure générale des armées, Yifat Tomer-Yerushalmi, qui fait aujourd’hui l’objet d’une procédure judiciaire après avoir quitté ses fonctions sous la pression gouvernementale. Si le média +972 rappelle qu’elle n’avait jamais agi contre les crimes de guerre de son armée en deux ans de poste, la révélation de la vidéo lui a valu des accusations de traîtrise à la nation chez les réactionnaires du pays, dont Netanyahou lui-même. Après un passage en détention provisoire, la disparition temporaire de la magistrate et la découverte de sa voiture abandonnée avaient interrogé les médias israéliens sur une possible tentative de suicide.
Les crimes de guerre ont leur base de soutien
Les membres de Tsahal avaient quand même eu droit à un rarissime interrogatoire en juillet 2024, provoquant au passage des rassemblements devant la prison de Sde Teiman. Élus et partisans d’extrême droite s’étaient rassemblés autour de la base militaire, devenue prison après le 7 octobre, tentant même de forcer sa porte. Sur place, dans les médias ou à la Knesset, les prises de parole avaient déferlé pour défendre non pas leur innocence, mais l’acte en lui-même. À la question de l’opposition « est-il légitime d’insérer un bâton dans le rectum de quelqu’un ? » un député du Likoud, parti au gouvernement, avait répondu que « oui, tout est légitime contre un membre du Hamas ».
En Israël, les activistes de gauche dénoncent un emballement du débat. Pendant que le pays se divise sur la morale entre pourfendeurs de Yerushalmi et partisans d’une armée en accord avec le droit international, le chercheur Ori Goldberg explique dans le média +972 y voir un aveuglement général : « Ce scandale […] souligne que la moralité elle-même a perdu toute signification ans une société génocidaire ». Pendant ce temps, sur la télé d’extrême-droite Channel 14, on a pu voir l’un des accusés, Meir Ben Shitrit, invité et applaudi dans un talk-show satirique, ou dans une émission larmoyante retraçant son parcours.
Arthur Besnard
Edité par Zoé Fraslin, Lucie Porquet et Anouk Seveno