Poussé par une opinion publique favorable et un contexte mondial mettant en danger ses approvisionnements en énergie fossile, le Japon rouvre des réacteurs nucléaires.

La centrale nucléaire de Mihama, à l’est du Japon, dont deux des trois réacteurs ont été arrêté en 2015. Le dernier a été remis en service en juin 2021. © Alpsdake via Wikimedia Commons
Des remords, beaucoup de remords. Le dernier plan stratégique de l’énergie japonais, publié en février 2025, en est plein, en référence à l’accident nucléaire de Fukushima-Daichii, le plus grave au monde depuis Tchernobyl. Le 11 mars 2011, un séisme de magnitude 9,1 et un tsunami ravagent 600 km de côte et détruisent les alimentations électriques des systèmes de refroidissement de la centrale nucléaire de Fukushima. Le cœur de trois réacteurs fondent, laissant s’échapper d’important rejets radioactifs. Désormais, derrière les « leçons apprises » et les « réflexions sincères », le gouvernement japonais entend « utiliser au maximum les centrales déjà existantes » dans les prochaines années. Objectif : atteindre environ 20 % d’électricité produite par l’atome à l’horizon 2040, soit le double d’aujourd’hui.
Une réouverture massive des centrales et une durée de vie étendue
Quinze ans après le tsunami destructeur, l’heure est plus que jamais à la réouverture de réacteurs nucléaires. Dernier en date : le sixième de la plus grande centrale du monde, celle de Kashiwazaki-Kariwa, en février 2026. Aujourd’hui, le pays en compte une quinzaine en service. Dix-huit réacteurs sont opérationnels mais pour l’instant à l’arrêt et attendent des multiples feux verts de l’agence de régulation nucléaire japonaise. Deux d’entre eux devraient rouvrir dans l’année.
La durée de vie réglementaire du parc nucléaire japonais, qui était de 40 à 60 ans, a par ailleurs été étendue par une loi votée en 2023. Elle exclut du décompte les nombreuses années d’arrêt des réacteurs causées par leur mise en conformité avec les nouvelles règles de sécurité très strictes imposées après l’accident de Fukushima. Par exemple, le réacteur n°6 de la centrale de Kashiwazaki-Kariwa, qui a rouvert il y a quelques semaines, a été mis en service en 1985. Arrêté durant près de 15 ans, de mars 2011 à février 2026, il peut donc théoriquement produire jusqu’en 2060, 75 ans après son ouverture.
Un pays historiquement nucléarisé
Il y a 15 ans, le Japon est tombé de haut. Avant la catastrophe de Fukushima-Daichii, l’archipel produisait 30 % de son électricité grâce au nucléaire, ce qui en faisait le troisième pays le plus attaché à l’atome, derrière les États-Unis et la France. Après la catastrophe, tous les réacteurs sont mis à l’arrêt. Trois d’entre eux rouvrent dès 2012 mais sont arrêtés de nouveau dans la foulée. Le pays passe plusieurs années sans produire un électron ou presque grâce à ses centrales.
Dès 2013, de nouvelles règles de sécurité ultra-strictes sont instaurées, notamment pour faire face aux risques de catastrophes naturelles. Depuis, les infrastructures se mettent lentement aux normes et rouvrent au compte-goutte – les premières remises en service durables datent de 2015 –, ou attendent d’être démantelées, comme 24 des 54 réacteurs qui peuplaient le pays en 2011.
Un monde en guerre favorable au retour du nucléaire
Conséquence directe de cette chute violente du nucléaire, le Japon a misé majoritairement sur les énergies fossiles pour produire son électricité, alors que le pays importe la quasi totalité de ses besoins en charbon, en gaz et pétrole. Malgré le développement rapide des énergies renouvelables en parallèle, l’archipel perd une grande partie de son indépendance énergétique.
Retrouver de la souveraineté, voilà ce qui motive le plus le Japon à renouer avec son programme nucléaire civil. Avec les guerres en Ukraine puis au Moyen-Orient, les voies d’approvisionnement en énergies fossiles, sont de moins en moins sûres. La récente fermeture du détroit d’Ormuz met en péril le fragile équilibre énergétique japonais : plus de 90 % des ses importations de pétrole proviennent du golfe Persique et les deux tiers doivent passer par cet endroit stratégique.
Un soutien croissant de l'opinion publique
Ce contexte difficile, couplé à des manifestations post-Fukushima qui n’ont abouti ni à la dénucléarisation du pays ni à des victoires électorales des partis les plus opposés au nucléaire, fait que les Japonaises et les Japonais sont devenus favorables à la reprise du programme nucléaire de leur pays. « En 2013, seulement 22 % [...] soutenaient le redémarrage des centrales », explique Gauthier Mouton, chercheur à Sciences Po Lyon, dans un article pour The Conversation. Le dernier sondage en date, publié par l’agence de presse Jiji Press en décembre 2025, indique qu’ils sont maintenant 44,7 % à y être favorables.
Le Japon n’est pas le seul pays à se ruer vers le nucléaire civil, qui connaît une expansion régionale et mondiale. À ce propos, Gauthier Mouton explique : « L’Asie du Sud-Est représente un marché en pleine croissance pour l’énergie nucléaire. L’Indonésie, par exemple, a dévoilé son projet de construction de 20 nouvelles centrales d’ici 2036. » Le 10 mars 2026, l’Union Européenne a affiché une forte volonté de développer le nucléaire civil lors d’un sommet sur le sujet, organisé à Paris par l’Agence internationale de l’énergie atomique. Si le Japon n’est pas le seul à surfer sur cette vague, son pari de revenir à l’atome n’en est pas moins risqué : l’archipel, situé à la jonction de quatre plaques tectoniques, est particulièrement menacé par les tremblements de terre. En novembre 2025, des chercheurs japonais ont estimé entre 75 et 82% la possibilité qu’un séisme de magnitude 8 ou 9 surviennent lors des trois prochaines décennies.
Titouan Catel--Daronnat
Édité par Carol Burel, Gaïa Herbelin et Lucie Porquet