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Lors de l'élection présidentielle de 2012, le taux d'abstention s'est avéré particulièrement élevé dans les zones frontalières du Grand Est. Travail transfontalier, chômage et forte présence ouvrière sont en partie responsables de ce phénomène.

32,11% à Forbach (Moselle), 26,63% à Sedan (Ardennes), 23,26% à Thionville (Moselle) : lors de l’élection présidentielle de 2012, certaines communes de la nouvelle région Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine (Acal) ont atteint des taux d'abstention records. Leur point commun : la proximité avec les frontières belge, luxembourgeoise, allemande ou suisse. Plusieurs facteurs socio-économiques expliquent la faible participation des citoyens de ces villes frontalières, visible sur la carte ci-dessous.

Taux d'abstention en 2012 (en %)

 

Ces forts taux d’abstention s’expliquent notamment par le nombre important de travailleurs transfrontaliers dans ces villes. En 2011, l’Insee recense près de 160 000 actifs résidant dans la région Acal et travaillant en dehors de la France métropolitaine, soit 6,1% des actifs de la nouvelle région. Il s'agit cependant d'un phénomène récent. « La France était historiquement un pays d'accueil pour les travailleurs frontaliers et cela s'est inversé dans les années 70 à cause de la crise », constate Philippe Hamman, sociologue à l'université de Strasbourg. La carte suivante illustre la mobilité transfrontalière en 2012.

Part des travailleurs transfrontaliers (en %)

 

Selon Rachid Belkacem, maître de conférences en économie à l’Université de Lorraine, l’abstention des travailleurs transfrontaliers est liée à un sentiment d’appartenance à l’Europe. « La majorité d’entre eux habite à moins de 20 km des frontières, constate Rachid Belkacem. Pour eux, elles sont gommées, il n’y a pas de rupture entre les deux pays. Ils ne ressentent donc pas le besoin de marquer leur appartenance au territoire national ».

Une tendance que l’on note particulièrement à la frontière luxembourgeoise. Le Grand-Duché attire le plus grand nombre de travailleurs transfrontaliers de la nouvelle région. En 2011, ils étaient 69 000 résidents de l’Acal à avoir un emploi au Luxembourg. Parmi eux, des cadres et des professions intermédiaires travaillant principalement pour des organismes financiers. Leurs revenus (carte des revenus visible sur cet article) sont donc plus élevés que ceux des autres frontaliers et ils bénéficient également de mesures salariales et fiscales avantageuses. Ce niveau de vie élevé se traduit ainsi par un désintérêt pour la vie politique nationale et aux urnes, par une forte abstention. Lors de la dernière élection présidentielle, Longwy a présenté un taux d'abstention de 28%. Or cette commune de 14 000 habitants, située à seulement six kilomètres de la frontière luxembourgeoise, compte 41,2% de travailleurs transfrontaliers.

Cependant, le sociologue Philippe Hamman nuance l'effet du sentiment d'appartenance à l'Europe. Pour lui, vivre aux frontières n'est pas forcément synonyme d'ouverture. « Etre en proximité avec l'autre peut au contraire conduire à faire une distinction entre les frontaliers des deux pays, ce qui peut amener soit à un vote pour un parti anti-Europe soit à l'abstention ».

Abstention et taux de chômage

Sur les 760 km de frontière qui séparent l’Acal des pays étrangers, d‘autres facteurs entrent en jeu pour expliquer les forts taux d’abstention. Les grandes zones industrielles telles que le nord de la Lorraine et des Ardennes s’abstiennent fortement. En cause : la désindustrialisation. Ces territoires ont, en effet, connu une dégradation progressive de l’emploi industriel, aggravée par la crise économique mondiale de 2008. Certaines communes frontalières présentent des taux de chômage (carte du chômage visible sur cet article) bien supérieurs à la moyenne nationale (9,8%). En Lorraine, fin 2011, ils s’élèvent par exemple à 25% à Forbach, 18% à Longwy, ou encore à 13% à Thionville. Même constat dans les Ardennes où le taux de chômage atteint 21% à Charleville-Mézières ou 28% à Sedan.

Selon la sociologue Céline Braconnier, il existe une corrélation entre le taux de chômage et l’abstention. « Les années 1980, au cours desquelles on enregistre une première décroissance électorale, sont bien celles de la montée du chômage, de l’extension de la crise industrielle, du début de la déstructuration du monde ouvrier et du développement des emplois précaires. Les années 1990 sont celles de la diffusion des effets de la crise. Les dernières années marquent une inflexion vers le haut de la tendance abstentionniste qui pourrait bien, également, correspondre aux prolongements politiques du dernier volet – financier – de cette crise. », explique-t-elle dans un article intitulé « Le vote et l’abstention en temps de crise » pour la revue Savoir/Agir en septembre 2011.

 

Part des ouvriers parmi les actifs (en %)

 

De plus, la classe ouvrière, bien représentée dans ces territoires, a tendance à s’abstenir davantage. Sur la carte ci-dessus, on remarque une forte présence des ouvriers aux frontières, en particulier dans les Ardennes et le Pays-Haut (Meurthe-et-Moselle). D‘après les chiffres de l’Insee, en Lorraine, un ouvrier sur cinq ne s’était pas déplacé pour les quatre tours de l’élection présidentielle et des législatives de 2012.

 

Jérémy Bruno, Estelle Pattée, Christelle Pravixay, Anna Riva et Elodie Troadec

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