Depuis sa construction en 1961, la cité de la Canardière a connu de nombreuses mutations, dont les habitants sont les témoins mais aussi les acteurs. Entre fierté et nostalgie, trois figures du quartier racontent leur Canardière.
Au bout de la rue du Maréchal-Lefebvre, un édifice de briques tranche dans le paysage de tôle de la Plaine des Bouchers. Pendant la guerre, on y testait des moteurs d’avion. Aujourd’hui, entreprises et associations donnent une nouvelle vie au bâtiment Junkers.
Batiments liés à l'histoire des usines Mathis. © : A. Bataller , C. Bouchasson , L. Bourgeois
En 1931, la manufacture Mathis est l’une des plus modernes d’Europe. Aujourd’hui, la zone accueille des locaux industriels. © Google earth / Histoires et lieux d'Alsace
0h20
Certains se ravitaillent au Night Shop, à cinq minutes à pied. L’échoppe de 15 m2, ouverte jusqu’à 5h, vend de tout : boissons, chips, bonbons…“C’est l’épicerie de la Meinau”, lâche un client, Ice-Tea et Maltesers à la main.
En face, le food truck Smash Burger est toujours ouvert. Dans moins d’une heure, Mehdi éteindra ses friteuses et le Select servira ses derniers verres. Mais la Plaine des Bouchers, elle, continuera à vivre au rythme de la techno jusqu’au bout de la nuit.
* Le prénom a été modifié.
Abel Berthomier et Sarah Khelifi
0h07
Entre-temps, une queue s’est formée devant le Studio Saglio, malgré la pluie et le vent. Des fêtards, prêts à danser jusqu’au petit matin, se disent attirés par un public “ouvert d’esprit” et par l’absence de voisins. Ils ne le savent pas, mais 1 865 personnes résident à la Plaine des Bouchers.
Elisa*, trentenaire, habite juste en face de la boîte de nuit. Arrivée d’Albanie il y a sept ans, sa situation irrégulière ne lui permet pas d’avoir un logement. Alors elle subit, deux soirs par semaine, ce désagréable voisinage et a déjà dû appeler la police suite à une bagarre. Cette nuit, trois hommes discutent bruyamment au pied de sa fenêtre. “Pour le prix de la maison, on supporte les nuisances”, témoigne un de ses voisins qui vit ici depuis vingt-quatre ans.
22h
Comme elles, on oublierait presque que la zone industrielle continue de tourner. Devant l’entrepôt Amazon, rue Livio, des travailleurs en veste orange passent d’un hangar à l’autre. D’autres ouvriers embaucheront à 4h à l’usine de sièges automobiles Adient, quand la fête battra son plein au Studio Saglio. Pour l’instant, les premiers fêtards se garent autour de cette boîte techno qui a fêté ses trente ans cet été. Sur le trottoir, certains boivent déjà, bouteilles de vodka et bières à la main, en attendant l’ouverture dans une heure.
22h30
Plus haut dans la rue, d’autres achèvent leur soirée autour d’un thé, devant la mosquée Semerkand. Assis sous un barnum, autour d’un distributeur de café, quatre hommes portant des kufis bavardent. “C’est un espace de discussion pour les Turcs”, explique Huseyin.
23h
Au Select, à 500 mètres de là, une quinzaine d'hommes fument le narguilé sous la lumière des néons. Enfoncés dans des canapés noirs, ils profitent de l’absence de leurs femmes pour “se parler librement”. Bachir Soualah, le patron, a déménagé sa chicha du centre-ville et de ses problèmes de voisinage il y a un an. “J’ai demandé à mes clients s’ils suivraient. Ils m’ont assuré que oui.”