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C’est l’histoire d’une petite Caucasienne qui cherche sa place. Du haut de ses 4 millions d’habitants, elle a longtemps eu du mal à prendre la parole au milieu de ses imposants voisins de table. Son oncle russe redouté, situé juste en face d’elle, ne la lâche pas du regard. Lui qui l’a vue mûrir depuis la chute de l’empire soviétique, qui lui a plusieurs fois porté des coups, et qui aujourd’hui ne peut que constater son désir d’émancipation… Au point de craindre qu’elle ne rejoigne la famille européenne, tout comme la cousine ukrainienne.

Cette histoire est celle de la Géorgie. Pour examiner ses contradictions, la promo radio du Cuej, en partenariat avec les étudiants de l’Université d’État de Tbilissi, a franchi les montagnes du Caucase. Alors que le pouvoir sur place reste inféodé à Moscou, 80% des Géorgiens approuvent la demande de candidature d’adhésion à l’Union européenne. Dans quel camp la croix rouge géorgienne flottera-t-elle demain ?

Au détour d’une fresque historique, de lignes de barbelés, d’appartements à louer, de champs de vignes, d’une boîte de nuit ou d’une salle d'audience, partez en six épisodes à la découverte d’une société tiraillée, qui s’apprête à écrire un chapitre déterminant de son histoire.

Zanda GEDENIDZE et Louison LEROY

Pendant un mois, les étudiants spécialité presse écrite et multimédia du Cuej ont posé leurs valises à Tbilissi, en Géorgie. Ils ont sillonné ce petit État tiraillé entre son menaçant voisin russe et son désir d'Europe. Reportages, enquêtes, photos... Retrouvez tous leurs articles dans le sommaire ci-dessous.

Mai 2023. Les rosiers fleurissent dans les parcs de Tbilissi tandis que le pays du Caucase progresse sur un câble d’acier tendu. Deux forces contraires s’exercent sur son balancier, le faisant tantôt pencher vers la Russie, tantôt vers l’Occident. Le funambule parviendra-t-il à se maintenir en équilibre ?

Depuis la chute de l’URSS, la Géorgie s’engage sur la voie de la démocratie et de l’intégration euro-atlantique. Mais avec l’arrivée au pouvoir du parti de l’oligarque Bidzina Ivanichvili en 2012, Tbilissi est suspendu au-dessus du précipice russe. Minuscule face à son voisin du nord, il s’attelle à le ménager, au grand désarroi des manifestants de l’avenue Roustavéli, qui crient leur colère contre l’ex-envahisseur au cœur de la bouillonnante capitale.

Le début du conflit en Ukraine en février 2022 a forcé la Géorgie à reprendre ses appuis, notamment en demandant l’adhésion à l’Union européenne réclamée par ses citoyens. Pour autant, ses velléités de réformer sa justice et de garantir les droits humains, dont ceux des minorités sexuelles et de genre, laissent penser à un auto-sabotage. Osera-t-elle renverser l’échiquier – quitte à froisser la Russie – afin d’atteindre les douze priorités fixées par les Vingt-Sept avant la fin de l’année ?

En dépit des vents tourbillonnants, l’acrobate géorgien avance à belle allure, avec une croissance de 10 % en 2021. Sa situation géographique en fait une plaque tournante pour le commerce. Les camions défilent par milliers sur l’ancienne route militaire soviétique reliant l’Arménie à la Russie, désormais engorgée à cause des stricts contrôles à la frontière. Mais malgré le déferlement de marchandises et de touristes, de trop nombreux Géorgiens vivent dans la précarité et se résignent à l’étranger.

Pris en étau entre les valeurs traditionalistes prônées par l’Église orthodoxe et les aspirations libérales de sa jeunesse, le pays tangue. « La force est dans l’unité », se rassure le funambule perché sur son fil en répétant la devise géorgienne. Compliqué, alors que les cicatrices des conflits russo-géorgiens sont encore vives, comme nous l’ont confié les déplacés des territoires séparatistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud. Il faut tenir jusqu’aux élections de 2024. À moins que l’issue du conflit en Ukraine ne précipite la chute de l’équilibriste.

Audrey Senecal

« Rêve géorgien a saboté le Parlement de Koutaïssi »

Le 1er octobre 2012, la coalition de l'opposition de l’oligarque Bidzina Ivanichvili, Rêve géorgien, remporte les élections législatives. Rapidement, la cohabitation s’annonce difficile avec Mikheil Saakachvili, dont le mandat expire un an plus tard. Le « candidat de Moscou » voit d’un mauvais œil la politique de modernisation menée par son rival pro-occidental. Il va s’attacher à détricoter son héritage, notamment à Koutaïssi.

« Rêve géorgien a saboté le Parlement de Koutaïssi. Tous les projets ont cessé : la construction d’hôtels, la rénovation de la ville,  l’entretien même du bâtiment, soupire Chiora Taktakishvili, finalement convaincue des avantages de l’installation de l’institution dans la région d’Iméréthie. L’arrivée du Parlement a changé le statut de la ville. Koutaïssi était devenue attractive. Un chef français de Nice avait même ouvert un restaurant. Les députés y étaient toujours fourrés. » L’établissement est aujourd’hui fermé, à l’instar de nombreux commerces.

Selon Rêve géorgien, la coordination entre le Parlement et le gouvernement était trop compliquée dans deux villes distinctes, et l’entretien des bâtiments trop coûteux. « La vérité, c’est qu’ils ont voulu abattre le symbole associé à Saakachvili », assène Chiora Taktakishvili. Au-delà des emblèmes, c’est l’homme qui a été banni de la vie des Géorgiens. L’ancien président purge une peine de six ans pour abus de pouvoir. Loin d’avoir été effacées, ses idées libérales sont régulièrement scandées par les manifestants devant le Parlement, en plein cœur de la capitale géorgienne.
 

Audrey Senecal
Avec Mariam Kvavadze

Tout comme les couloirs de son Parlement abandonné, les rues de Koutaïssi sont désertes ce samedi. Seuls quelques touristes se sont réfugiés dans le café Sanimusho, à quelques pas de la mairie, pour échapper à la pluie. Saba, 21 ans, s’active derrière le bar. Le jeune homme travaille en tant que serveur en parallèle de ses études de sciences sociales. Malgré son affection pour sa ville natale, il a déjà prévu son départ pour l’Allemagne d’ici quelques années. « Koutaïssi était la deuxième ville du pays avant », insiste Teimuraz Kvavadze, 68 ans, qui a participé à la construction du dôme. Une grande majorité de sa famille s’est désormais installée à Tbilissi. « Il n’y a pas d’avenir pour les jeunes ici. »

Relancer l’économie de la région

À Koutaïssi, les habitants sont unanimes. « Bien sûr que c’était mieux lorsqu’il y avait le Parlement ! Les hôtels et les restaurants tournaient, ça amenait beaucoup de monde », se souvient Khvicha Vashakmadze, journaliste et membre de l’association « Leave Parliament in Kutaisi », qui milite pour un retour de la chambre dans sa cité.

C’est à l'initiative de l’ex-président, Mikheil Saakachvili, que le Parlement a été déplacé à 220 kilomètres de Tbilissi. Le gouvernement assure à la population que le transfert de l’institution de la capitale vers Koutaïssi doit contribuer au développement économique de la région d’Iméréthie. Le 26 mai 2012, jour de l'indépendance de la Géorgie, le nouveau Parlement du pays est inauguré en grande pompe dans cette ville de 150 000 habitants. Coût du chantier : 326 millions de laris, soit 128 millions d’euros.

À l’époque, Chiora Taktakishvili, députée au sein du Mouvement national uni, le parti fondé par l’ancien chef d’État, n’est pas en faveur du projet: « Je n’étais pas convaincue que cela suffirait à redynamiser la région. » Basée à Tbilissi, comme la plupart des parlementaires, elle doit aussi réorganiser son emploi du temps. « Les trajets étaient contraignants. Il n’y avait pas de ligne de train rapide. Cela prenait plusieurs heures », reconnaît-elle. Un argument de taille pour l’opposition qui, arrivée au pouvoir cinq mois à peine après l’ouverture du Parlement, s’emploie à ramener l’institution dans la capitale.

D’autres font vivre le village à leur échelle. C’est le cas de Mariam Sabiashvili, 20 ans, installée ici avec sa famille. En 2019, avec une ONG locale, la jeune femme a créé un centre pour jeunes avec une petite bibliothèque. Une maisonnette vert d’eau au cœur du camp pour se retrouver et échanger. Elle est aussi à l’origine d’un parc pour enfants et souhaite réhabiliter le stade endommagé. Pour l’instant, l’étudiante fait quotidiennement les aller-retours entre son village et Tbilissi où elle étudie l’écologie.  Si elle aime Prezeti et est pleine de projets, elle ne se voit pas y rester : « Il n’y a pas beaucoup d'opportunités pour ma future carrière. » Un manque de possibilité en partie responsable de la diminution de la population de certains camps de campagne comme Prezeti.

Camille Gagne Chabrol
Loris Rinaldi

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Selon l’historien Ruslan Baramidze, la République autonome d'Adjarie abrite entre 80 et 90 mosquées en bois. Un patrimoine méconnu et en danger. © Amjad Allouchi

Si la Géorgie ne produit pas de voitures sur son territoire, l’automobile représente pourtant son deuxième secteur d’exportation, soit 830 millions d’euros en 2023. © Camille Aguilé

Des traumatismes constatés par les spécialistes de l’association Empathy. À deux pas de l’université médicale de Tbilissi, sa fondatrice Mariam Jishkariani, docteure en psychiatrie, explique : « Ces déplacés peuvent présenter des syndromes de stress post-traumatique qui engendrent de l'anxiété et de la nostalgie et mènent parfois à des problèmes d’addiction ou de violence. » À Prezeti, beaucoup regrettent le président Mikheil Saakachvili, au pouvoir lors des conflits armés. « Le gouvernement actuel ne s'intéresse pas à nos conditions de vie », s’emporte Aleqsandre. Un sentiment d’abandon parfois renforcé par les pouvoirs locaux : « Je me suis rendu à l’administration de la région, ils ne savaient même pas où se trouvait Prezeti », s’étonne encore Venera. 

 Des petites avancées 

Pourtant dans le camp, Mari Gochashvili, directrice de l’école maternelle, voit la vie à Prezeti sous un meilleur jour : « Les conditions de vie dans le camp n’ont pas empiré, elles n’ont pas changé en 15 ans. Si vous voulez travailler, il y a des opportunités », assure-t-elle. Selon la directrice, ce sentiment est surtout provoqué par un retrait de certaines ONG. Néanmoins, cette déplacée, ancienne représentante locale du gouvernement, subit les contrecoups de cet isolement. Sa mission de directrice lui rapporte seulement 500 laris (185 euros) par mois, soit moitié moins qu’à Tbilissi.

Mari Mgebrishvili, représentante du gouvernement local, abonde dans ce sens. Dans le bureau qu’elle partage avec une médecin et une infirmière, elle raconte : « L’école maternelle a été refaite récemment, les réservoirs d’eau aussi, le gouvernement actuel a fait beaucoup de choses. » Des développements généralement soutenus par des investissements étrangers : lituaniens pour les panneaux solaires, japonais pour le jardin d’enfants, et américains pour les réservoirs d’eau. 

 

Les quatre murs de chêne sombre à l’entrée de Kvirike, village niché à 30 kilomètres au nord de Batoumi, abritent une mosquée près de deux fois centenaire. Ici, pas d’appel à la prière, pas de minaret – les Soviets l’ont abattu. Mais les fidèles du coin s’y retrouvent cinq fois par jour. Le 21 avril dernier, jour de l’Aïd el Fitr, ils étaient une petite centaine. Cette bâtisse fait partie d’un patrimoine exceptionnel : les mosquées de bois d’Adjarie, ancienne province ottomane. Une singularité qu’elle partage avec le nord-est de la Turquie.

L’Adjarie est la première région musulmane de Géorgie. On y retrouve une majorité de croyants sunnites géorgiens et une forte communauté azérie. 40 % de sa population suit les préceptes de l’islam. Mais en Géorgie, le croissant de lune est peu visible. Son patrimoine, méconnu. L’historien Ruslan Baramidze estime que la République autonome abrite entre 80 et 90 mosquées de bois actives. Aucun inventaire officiel n’existe. « Elles sont exclues des itinéraires culturels de la région », déplore Zaza Mikeladze, membre de l’association de défense des musulmans adjars Solidarity Community, à Eurasianet. Certaines sont en mauvais état, d’autres laissées à l’abandon. Seules deux d’entre elles sont des monuments protégés par l’État. À l’inverse, difficile de trouver une église ou un monastère qui échappe aux petits soins des autorités, dénonce le chercheur, lui-même de confession musulmane.

Entre ignorance et invisibilisation

Ruslan Baramidze pointe tout d’abord la responsabilité du gouvernement central. Comme un symbole, la croix rivée au parvis du Parlement par des radicaux en 2021 a été laissée en place par les autorités. Pourtant, l’État est bel et bien laïque, selon sa Constitution. Mais l’Église orthodoxe bénéficie à la fois d’exemptions fiscales et d’une enveloppe annuelle de huit millions d’euros. Là où le culte musulman en empoche 700 000, essentiellement dépensés dans les salaires des imams. Côté patrimoine, aucune loi n'encadre la préservation des mosquées de bois adjares. L’État n’affiche aucune intention de valoriser cet héritage.

Depuis dix ans, la montée du conservatisme orthodoxe nourrit la défiance des pouvoirs publics face à l’islam, tandis que des municipalités adjares sont accusées d’invisibiliser la religion musulmane. En août 2013, un minaret est détruit par les autorités d’Adigeni, au prétexte d’irrégularités dans l’importation des matériaux. En septembre 2014, des orthodoxes intégristes clouent une tête de porc sur la porte d’une madrasa, une école coranique de Kobuleti, deuxième plus grande ville adjare. L’événement n’émeut que la communauté musulmane.

Depuis 2017, un feuilleton judiciaire oppose les dirigeants locaux du culte à la ville de Batoumi. L’unique mosquée de la ville déborde de fidèles chaque vendredi. La mairie s’oppose à la construction d’un deuxième lieu de culte. Une décision jugée discriminatoire par les tribunaux. L’affaire est actuellement devant la Cour suprême, la plus haute instance judiciaire du pays. Aux yeux de la communauté, cet acharnement administratif est autant d’argent et d’énergie qui ne sont pas déployés pour préserver le patrimoine.

Chez les musulmans, des attitudes différentes

Cette déshérence est peut-être aussi du fait des fidèles. Au cours de ses recherches, Ruslan Baramidze a relevé un manque de considération de la part de la communauté. Il relève sa tendance à céder à la facilité quand il s’agit d’entretenir son patrimoine. « Le climat montagnard endommage le bois. Mais quand j’en vois réparer les dégâts avec du plastique, je me demande s’ils savent à quel héritage ils touchent », s’indigne l’ethnologue. D’autant que des solutions simples et efficaces existent. « Les mosquées de bois sont un peu comme un jeu de construction », illustre le spécialiste. Il serait donc possible de les réparer, pièce pour pièce, sans entacher l’authenticité du bâtiment.

À Kvirike, un millier d’âmes tâchent de préserver la petite mosquée du village. Elle a vraisemblablement été construite en 1861. Il s’agit de la plus ancienne de la municipalité de Kobuleti, si l’on en croit le texte écrit à l’encre noire en turc ottoman sur l’un de ses murs. « Tout d’origine », lance fièrement l’imam Aslan Abashidze, en cognant de la main sur le bois gravé de la porte comme l’on tape affectueusement sur le vieux pare-choc d’une voiture de collection. Seuls le toit et quelques piliers de bois de la coursive extérieure ont été remplacés à l’identique. Restaurer la toiture a été un combat de longue haleine. Les musulmans de Kvirike ont dû manifester pour que le gouvernement enlève l’ancienne, sévèrement endommagée. De leurs propres mains, ils en ont construit une nouvelle, fidèle à l’originale.

Derrière la question de l’héritage musulman géorgien, une autre, plus large, et plus clivante, se tapit dans l’ombre. « Il s’agit d’interroger toute l’identité géorgienne », considère Ruslan Baramidze. « Ces musulmans sont Géorgiens, parlent géorgien, ils sont là depuis le VIIe siècle. La seule chose qui les différencie, c’est la religion. » Dans ce pays laïque, mais à 84 % orthodoxe, la confession reste déterminante dans les débats identitaires.

Amjad Allouchi

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