Le long d'une allée entourée d'arbustes, rien ne perturbe le silence, hormis le vent sur les branchages. Soudain, deux coups de feu saccadés retentissent : deux détonations qui trahissent la présence d'un stand de tir à Cronenbourg. Ce samedi d'automne, de nombreux initiés sont venus jouer de la gâchette. Pistolet à la main, les cow-boys en herbe font fuser les plombs. Les cibles en prennent pour leur grade.
À l'intérieur, les murs en lambris et les tables ornées de nappes en vichy rouge et blanc rappellent les chalets de montagne. Rien n'a bougé depuis 1952, date de création du club. Une fierté pour Franck Hachet, l'actuel président : "Il y a une ambiance familiale ici. C'est un club très ancien, qui compte encore un grand nombre de cheminots parmi ses membres." Alors que certaines sections de l'AS Cheminots ont connu des trous d'air, comme le volley-ball ou les arts martiaux, la section de tir n'a jamais faibli. "Nous avons 70 à 100 adhérents par an, mais ce sont des fidèles", relève cet officier de gendarmerie à la retraite.
"Une discipline olympique"
Souvent, les adhérents se retrouvent autour d'un café avant de prendre les armes. Le bâtiment accueille trois pas de tir, dans trois salles différentes. Au 50 mètres, une étendue d'herbe sépare les tireurs de la quinzaine de cibles en bois alignées. L’œil dans la lunette de visée, les carabiniers soignent leur posture."C'est un tir sportif que l'on pratique ici : une réelle discipline olympique, qui demande beaucoup d'assiduité", raconte Franck Hachet.
Pour ces adolescents, d’autres alternatives existent, mais en dehors de Cronenbourg. Samuel et Faliba, deux collégiens de 13 ans, forment le groupe de rap Mini Gang. Les deux compères se rendent régulièrement à Hautepierre dans les locaux de Horizome, une association visant à développer les actions artistiques et culturelles dans les quartiers de Strasbourg. “Greg”, animateur, y a installé un studio informel où il accueille les musiciens en herbe. Son ambition : apporter aux jeunes les compétences nécessaires pour monter un projet musical de A à Z. Il leur transmet des bases en matière de logiciels, de techniques d’enregistrement et de mixage, mais aussi les rudiments du droit de la propriété intellectuelle.
Vingt ans plus tard, les rappeurs du quartier déplorent l’individualisme qui y règne, empêchant l’émergence d’une véritable communauté musicale. “Aujourd’hui, il n’y a plus trop d’esprit collectif”, regrette Friky. Également graffeur et danseur, cet ancien “rappeur du dimanche” baigne depuis son plus jeune âge dans la culture hip-hop. Faute de soutien dans son quartier, Ifrik de son vrai nom a choisi de s’entourer d’un collectif pour donner une nouvelle impulsion à sa musique. “Tu peux te développer à Cronenbourg quand tu es dans un groupe, estime-t-il. Quand t’as une équipe, les gens en parlent et ça fait bouche-à-oreille.” Mais pour cela, il a dû chercher plus loin, dans toute l’agglomération. Au sein du collectif strasbourgeois SX Bay, il a pu s’entourer de professionnels des milieux de la musique et de la nuit. Producteurs, beatmakers, DJ’s sont autant de connexions qui lui faisaient défaut à Cronenbourg. Ensemble, ils ambitionnent de produire prochainement un album.
Le règne de l'individualisme
Quand certains trouvent leur force dans le collectif, d’autres font le choix de l’autoproduction. Bobie, rappeur originaire d’Accra au Ghana, est arrivé à Cronenbourg en 2000. À l’époque, il se produisait régulièrement lors des fêtes du quartier sous le nom de Bibi. Aujourd’hui, le trentenaire préfère exporter sa musique vers son pays natal. “Ici, c’est chacun dans son coin”, observe-t-il, amer. Si la barrière de la langue constitue une contrainte pour lui - il rappe en anglais et en twi, un dialecte ghanéen - l’absence de studio d’enregistrement est un obstacle majeur qu’il rencontre comme tous ses collègues. Nombre d’entre eux ont donc fait le choix d’investir dans un “home studio”, à l’image de Pako, mais aussi de Bibi qui a transformé sa cave en studio d’enregistrement. Microphone, carte son, ordinateur puissant et logiciels payants : un investissement conséquent pour qui veut produire de la musique sans s’éloigner du quartier. À la contrainte financière s’ajoutent d’indispensables connaissances techniques. Bibi, qui avoue ne pas beaucoup sortir de chez lui, a appris grâce à des tutoriels sur Youtube. “Je fais tout : je compose mes morceaux moi-même, j’enregistre, je fais le mixage et le mastering tout seul.” Son expérience, il souhaiterait la partager avec des jeunes qui n’auraient pas les moyens de s’offrir un studio professionnel.
David Kodat, "le coiffeur des sportifs"
En 2001, le père de David Kodat rachète le salon d’un coiffeur en faillite, 103 route de Mittelhausbergen. Dès lors, David travaille aux côtés de son père. En 2010, il reprend l’entreprise familiale à son compte. Il dirige aujourd'hui deux salons qui emploient sept personnes, l’un à Cronenbourg et l’autre à Schitigheim.
David est surnommé "le coiffeur des sportifs". Franck Nkitilina, joueur de basket des New York Knicks en NBA, et Michael Cuisance, footballeur du Bayern Munich, tous deux originaires de Strasbourg, sont récemment passés entre ses mains. Youcel Atal, de l’OGC Nice, a aussi fait appel à ses services juste avant un match à la Meinau contre le Racing.
"J’ai commencé à coiffer certains joueurs du Racing club de Strasbourg en 2015 quand le club était en National. Au fur et à mesure des montées et des joueurs qui sont arrivés, cela m’a permis de me faire un nom", se rappelle David. Au-delà des sportifs, il coiffe rappeurs, producteurs et chanteurs. Pour communiquer, il utilise Instagram. Pour ses 15 000 abonnés, les stories ou photos sont quotidiennes.
David, qui s'est inspiré du coiffeur new-yorkais Mark Bustos, publie aussi des clichés de sans-abri en train d’être coiffés. À travers son association Les Compagnons de l’espoir, créée en 2017, il vient en aide aux plus démunis. Équipé de ses ciseaux, il parcourt les rues de Strasbourg les dimanches : "Mon but, c’est d’apporter un peu de bonheur dans la vie de ces personnes."
Thibault Nadal