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L’attente interminable des routiers ukrainiens
Quatre jours. C’est le temps qu’il faut pour passer la frontière roumano-ukrainienne à Isaccea, l’un des points névralgiques des flux incessants de camions. Les chauffeurs ukrainiens affluent en Roumanie et rien n’est prévu pour les accueillir dignement. Le bac qui traverse le Danube ne peut prendre qu’une dizaine de camions à raison de trois traversées par jour. Or, ils sont des centaines. Les hommes ukrainiens n’ont pas tous été mobilisés pour la guerre, afin de continuer d’acheminer les marchandises. Sous une chaleur accablante, ce jour-là, ils patientent en file indienne. « Ce ne sont pas des vacances loin des bombes, je suis inquiet pour ma famille mais je dois continuer à travailler pour les nourrir », explique Rostislav, 25 ans, originaire de Chernihiv dans le nord de l’Ukraine.
La frontière marque seulement le début de longues journées d’attente. Les routiers prennent ensuite la direction du port de Constanța. Là-bas, des parkings entiers sont emplis de camions immatriculés « UA », siglés du drapeau bleu et jaune. Une image qui n’existait pas avant le début de la guerre fin février. Ils attendent que leurs cargaisons soient chargées sur les bateaux.
Les routiers se retrouvent deux semaines sur un parking, sans toilettes ni salle de bain et dorment dans leurs camions. « On se lave dans des stations-service sur le chemin et ici on fait comme on peut », explique l’un d’entre eux, pudique. La journée, ils nettoient leur camion, regardent des films, jouent aux cartes et se racontent des histoires. Isolés dans le port, ils se nourrissent grâce aux poissons qu’ils pêchent le long des quais et aux quelques épiceries alentour. Des conditions précaires qui rendent encore plus longues les journées : « C’est très dur d’être loin de sa famille pendant la guerre », insiste Vadim, 32 ans, croix autour du cou et sourire émaillé de dents en or. Si les rires résonnent sur le parking lorsqu’ils se retrouvent, tous ont le visage fatigué et le regard profond à l’évocation d’Odessa bombardée.
Enora Seguillon
Des verres trinquent, à l’ombre d’une église au centre-ville, sur un fond de musique lounge. À quelques mètres de là, des badauds profitent de la promenade piétonne ensoleillée pour remplir leur sac de courses. Les enfants, eux, dégustent des boules de glace vanille-framboise devant deux touristes équipés d’une perche à selfie.
L’occidentalisation de Cluj-Napoca va bon train depuis la chute du régime communiste en 1989, puis l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne en 2007. Les allées pédestres ont élargi les terrasses des cafés, selon les standards en vigueur dans les métropoles de l’ouest du continent. Autre symbole, l’arrivée des compagnies aériennes low-cost a fini d’achever la transition de Cluj, ancienne cité industrielle, vers le tertiaire mondialisé. Touristes et Clujiens peuvent acheter leurs légumes dans un hypermarché français, traverser les quartiers en trottinette électrique et avaler un hamburger d’une chaîne de fast-food américain. En 2021, le département de Cluj possédait le deuxième salaire net moyen par habitant du pays (856 €), derrière celui de Bucarest.
« La superficie des forêts croît d’année en année, c’est un fait. Mais ça ne veut pas dire qu’elle se porte bien ! Il y a d’abord le problème des coupes, et notamment celles qui sont illégales, c’est-à-dire celles qui ne respectent pas les quotas ou les types de bois prélevés. D’après nos données, pour chaque tronc abattu légalement, un autre est volé. La corruption est encore très présente dans le secteur forestier et elle touche tout le monde, de celui qui coupe le bois, à l’entreprise qui l’achète, en passant par les autorités publiques qui ferment les yeux.
De manière générale, la forêt perd en qualité et en densité. Les propriétaires sélectionnent les essences qui ont le plus de valeur et les arbres les plus anciens. En faisant cela, ils privent la forêt d’un écosystème robuste, qui résiste aux intempéries. En résumé, ils l’affaiblissent. Après les coupes, lorsque le reboisement est fait — ce n’est pas toujours le cas —, il n’est pas réalisé correctement. Les administrateurs des forêts se contentent de replanter des monocultures puisque ça rapportera davantage à la prochaine coupe, et tant pis si cela appauvrit l’écosystème.
Quand on dit que la forêt est menacée, on ne parle pas seulement des arbres mais aussi des animaux qui y vivent. À dégrader et réduire leur habitat, à raréfier leur nourriture, ils sont forcés de se déplacer jusqu’aux villages. C’est le cas des ours et des loups. On les rend vulnérables, on les affame et après on les tue parce qu’ils sont trop proches de chez nous. C’est insensé.
À Greenpeace, on ne demande pas d’arrêter les coupes pour autant, le bois reste une ressource dont nous avons besoin. Mais on souhaite une gestion durable des forêts et une meilleure protection de nos forêts primaires, ces poches de biodiversité que nous avons la chance de toujours abriter. »
Les Roms en Roumanie
Selon les estimations, entre 245 000 et 2,5 millions de Roms vivraient en Roumanie, faisant de cette communauté la deuxième minorité ethnique du pays, après les Hongrois. À Cluj, ils seraient environ 10 000. Loin d’être une communauté homogène, une vingtaine de sous-minorités, aux langues, traditions et statuts sociaux divers existent. Esclaves jusqu’au XIXe siècle, persécutés au cours de la Seconde Guerre mondiale puis mis à la marge depuis des décennies, les Roms restent globalement mal considérés par les citoyens roumains. « Il y a un racisme très ancré en Roumanie », pointe Alexandra Oanǎ, élue à la mairie de Cluj. « Il n’y a aucune reconnaissance de l’identité et de l’histoire roms », tranche Cristina Raț, sociologue.
L’étable, 15 m2 — et c’est un « luxe » — abrite quatre vaches, une jument de trait et son jeune poulain. Le poulailler accueille quant à lui poules, dindons, cailles et pigeons, et la bergerie, une dizaine de chèvres tout au plus.
Le jeune fermier limite ainsi ses venues au supermarché de Vatra Dornei, la « grande » ville au fond de la vallée — 15 000 habitants —, aux cas d’extrême nécessité. Pour le reste, la débrouille est indispensable. « Quand j’ai besoin d’huile, j’utilise la graisse de mes vaches. Et pour le sucre, le miel de mon voisin fait très bien l’affaire. Je lui échange contre quelques cailles… »
Ionuț est autosuffisant à plus de 70 %. Ce qu’il ne produit pas, il se le procure auprès de ses proches ou dans les marchés locaux. La micro-supérette du village permet aussi de dépanner, « par exemple quand il n’y a plus de savon ou de papier toilette. Ça, on ne le trouve pas dans le jardin ! »
« Les autorités locales agissent comme des ONG »
Pour tenter d’attirer les jeunes élèves sur le chemin de l’éducation, les services sociaux municipaux (DASM) ont entrepris divers projets. À Traian Dârjan, les enfants peuvent manger un repas chaud, nettoyer leurs vêtements et prendre une douche. À la rentrée, la DASM fournit du matériel scolaire, un bref programme de soutien extra-scolaire avait aussi été instauré. Mais pour la conseillère municipale d’opposition Alexandra Oanǎ (USR - centre droit), ces initiatives paraissent bien insuffisantes. « Les autorités locales agissent comme des ONG, et ne prennent pas leurs responsabilités en mettant en place une véritable stratégie à long terme pour insérer ces jeunes. Il y a une grande indifférence des pouvoirs publics envers la minorité rom », dénonce celle qui est aussi enseignante. « Nous agissons, mais nous ne pouvons pas nous substituer à l’État ou à l’école, balaye le directeur exécutif de la DASM, Aurel Mocan, tout ne peut pas venir de la municipalité. Il y a aussi des difficultés d’intégration qui tiennent de la mentalité de cette population. » Depuis son élection en décembre 2020, Alexandra Oanǎ et son parti progressiste et europhile essaient d’aller plus loin. Sous leur impulsion, un centre sera bientôt installé au sein du bidonville comprenant, entre autres, un espace pour travailler et une salle informatique. « Des Pata Rât il y en a partout dans le pays, et ce sont tous des bombes à retardement. Nous avons les moyens d’agir et il faut le faire tant que cela est possible. »
Malgré les efforts d’une poignée d’irréductibles, certaines pratiques ancestrales se perdent. Ionuț regrette le temps où ses parents élevaient leur cheptel d’une centaine d’ovins. Aujourd’hui, il voit les prairies disparaître au profit des sylviculteurs. « Depuis 2013, une loi nous interdit de faire pâturer les moutons dans les plaines, ça menacerait les pousses de sapin… » Là aussi, le sentiment d’abandon est sévère : « Le gouvernement nous laisse tomber, et se laisse dicter par les intérêts économiques des plus grands, sans penser aux petits qui en souffrent… »
Quant à la PAC, le mot relève presque du mirage. Dans un pays où la surface moyenne des 2,89 millions d’exploitations n’excède pas cinq hectares, les petits paysans de Ciumârna n'envisagent même pas une aide de l’Union européenne. Une déception ? « Impossible de manquer de ce qu’on n’a jamais connu », sourit Ionuț, empoignant sa grelinette.
Sarah Dupont et Juliette Lacroix
* Chiffres du rapport sur l'État territorial du ministère du Développement, des travaux publics et de l’administration, 2017.
** Police politique du régime communiste.