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L'urgence d'une « révolution bleue »

Un fleuve a donné son nom à l’Inde, l’Indus, l’une des sept rivières sacrées de l’hindouisme. Tout un symbole dans un pays où chaque année, la mousson vient recharger les sources, gonfler les fleuves et irriguer les champs. Il est désormais mis à mal : dans un rapport publié en 2009, le Water resources group estimait déjà que si rien n’est fait, l’Inde ne pourra subvenir qu’à la moitié de ses besoins en eau en 2030.

Si le pays compte 16% de la population mondiale, plus de 1,2 milliard d’habitants, il ne possède que 4% des ressources en eau de la planète. Pour faire face à une demande en pleine expansion, il surexploite ses rivières et ses eaux souterraines, faisant dangereusement baisser le niveau des nappes phréatiques.

L'économie dépend de la mousson 

« L'Inde commence et se termine dans les villages », proclamait Gandhi. Avec 70% de ruraux, la maxime est toujours d’actualité. L’économie indienne dépend de la mousson. L’agriculture, qui représente 17% du PIB, consomme 82% des ressources en eau disponibles. 

En toile de fond, un bras de fer se profile entre la demande des secteurs les plus porteurs de la croissance et celle de l’économie rurale : d’ici 2025, les besoins en eau de l’industrie devraient doubler. Le ralentissement de la croissance, tombée à 5.4% en 2012, témoigne de cette tension : le secteur moderne piaffe d’impatience devant la lenteur des arbitrages qui lui permettraient de libérer son potentiel.

La crise de l’eau est aussi politique. Selon la Constitution indienne, l’eau est essentiellement une compétence des Etats fédérés. Son partage suscite des conflits multiples.

Un danger pour la démocratie

En mai 2012, lors du Sommet mondial des industries de l’eau, à Rome, Mihir Shah, représentant du Plan indien soulignait la portée de ce défi. « Si ce problème n’est pas traité, la croissance de l’Inde déraillera complètement. Nous connaîtrons des conflits autour de l’eau entre usagers, entre régions… Ces conflits seront une menace pour la démocratie elle-même. » 

Dans le douzième plan quinquennal pour 2012-2017, rendu public en mars 2013, le gouvernement fédéral insiste sur l’urgence d’un changement de paradigme: passer du modèle dispendieux, devenu inefficace, de grands travaux de répartition à celui de la gestion scientifique et économe d’une ressource rare. Les enjeux de la pauvreté, de l’éducation et de la santé publique en dépendent.

Geoffrey Livolsi, Jessica Trochet

La distribution erratique de l'eau conduit la capitale à recourir à la sous-traitance.

Des enfants, bouteille vide à la main,qui traquent les gouttes qui s’échappent des camions-citernes. Des femmes, qui travaillent à l’extension du métro de la ville sous un soleil de plomb, qui se désaltèrent avec l’eau sale d’un robinet d’arrosage. Des hommes qui s’arrêtent pour avaler une citronnade au stand ombragé d’un vendeur à la sauvette. Quand il fait quarante-six degrés dans les rues de la capitale indienne, comme c’est le cas en mai, l’enjeu pour les 16,5 millions d’habitants est simple : trouver suffisamment d’eau pour les besoins minimaux de la vie quotidienne. Et si dans les quartiers plus aisés, les problèmes sont moindres, les coupures d’eau restent fréquentes.

C’est pour remédier à ces situations que le Delhi Jal Board (DJB, avec Jal, pour « eau » en hindi), l’organisme du gouvernement de Delhi qui gère la distribution de l’eau dans la capitale indienne, a décidé de signer des partenariats public-privé. Suez environnement et Veolia, deux entreprises françaises, doivent fournir d’ici deux ans de l’eau 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 à deux quartiers pilotes. « Suez n’est jamais venu nous voir. » Cet employé d’une association de Malviya Nagar, où résident 400 000 habitants, est catégorique. Les habitants du district ne savent pas qu’une French company, Suez environnement, est désormais responsable de la distribution de l’eau, alors que les travaux ont commencé depuis deux mois. Dans ce quartier pour classes moyennes, l’eau, souvent souillée, coule dans les canalisations deux heures le matin et l’après-midi. Les habitants la stockent ensuite dans des réservoirs. La multinationale, présente en Inde depuis 2010, va dans un premier temps rénover les canalisations, relier chaque maison au réseau et installer des compteurs d’eau individuels.

La crainte d'une hausse des prix

Le scénario est analogue dans le quartier de Nangloi,dans le nord-est de la ville, où résident 1,5 million d'habitants. Ni le responsable d’une association d’habitants, ni le dentiste local n'ont entendu parler de l'arrivée prochaine d'une multinationale concurrente, Veolia, pour rénover et agrandir le réseau de distribution de l'eau. Ces deux projets pilotes ont été signés pour respectivement 12 et 15 ans. Les syndicats du DJB comme les citoyens craignent que ces partenariats n'aboutissent à une privatisation de la distribution de l'eau. Ils s'appuient sur la Constitution du pays, qui définit un droit à la vie, dont l'eau fait partie.     « La privatisation de l’eau va se faire, ce n’est qu’une question de temps », assure Lalit Goswani, président du Delhi Jamal, un des syndicats d’employés du DJB. « Cette privatisation pose trois problèmes, l’augmentation des prix, la corruption et la menace pour la sécurité nationale. Ces entreprises ne seront pas capables de protéger l’eau contre une contamination chimique terroriste venant de Chine ou du Pakistan.» «Foutaises», s'exclame Patrick Rousseau, dirigeant de Veolia Inde.

Le gouvernement indien a libéralisé la gestion de l'eau dans le pays en 2002, sur demande du Fonds monétaire international et de la Banque mondiale, en contrepartie d'une aide financière. L’arrivée d'entreprises privées dans ce secteur de la distribution de l’eau est une première. Pour la majorité des citoyens, qui ont en mémoire la libéralisation de l’électricité il y a dix ans et l’augmentation des prix qui a suivi, cette délégation de service public signifie forcément à terme une augmentation de la facture.

 

D'après les estimations, une arme est posée ou enfermée quelque part dans un foyer sur deux. En Suisse, tout le monde a déjà touché une arme, ou presque. Rencontre.

« Avoir une arme à moi en plus ne m'a pas gêné »

Jérôme Sonney, 23 ans, représentant commercial (Pauline Hofmann/Cuej)

Le fusil d'assaut est calé dans un coin de la chambre d'amis chez Jérôme Sonney. « Avant d'aller à l'armée, j'avais déjà l'habitude d'avoir des armes à la maison. D'avoir une arme à moi en plus ne m'a pas gêné », explique le jeune garçon au visage encore un peu enfantin. Généralement, il garde son SIG-550 chez ses parents, qui possèdent un coffre-fort dédié aux armes. L'allure soignée, son fusil dans les mains, il est catégorique : il ne rachètera pas son fusil à l'armée à la fin de son service. Et pour cause, il a déjà accès à d'autres armes et ne voit pas l'intérêt d'en acquérir une supplémentaire.

Peu de recul

Son père possède une quinzaine de pistolets de collection, encore en état de marche. Jérôme, fils de passionné, s'initie au tir à l'âge de 14 ans en commençant par le pistolet à air comprimé. Jusqu'à l'âge adulte, il pratique régulièrement le tir à balles réelles. Il admet, l'air un peu désolé, avoir au jour le jour peu de recul sur la dangerosité de ces armes. Plus jeune, il emportait plusieurs armes dans le coffre de sa voiture jusqu'au stand de tir sans états d'âme. Aujourd'hui, transporter un fusil d'assaut d'un mètre de long de chez ses parents à son appartement ne le fait pas bien plus ciller.

« La sensation de tenir pour la première un pistolet dans les mains est très étrange. Ce n'est pas exactement une sensation de puissance, mais savoir que l'on tient dans les mains un objet qui peut tuer est assez indescriptible », tente-t-il d'expliquer, concentré sur les mots qu'il choisit.

Comme l'armée le prévoit, Jérôme n'a pas de munitions pour son fusil chez lui. « Mais il est très facile d'en trouver, si on en veut vraiment. » Un peu trop facile, selon lui.

Depuis 2010, les jeunes recrues passent un entretien psychologique (en allemand, ici pour une version française moins complète) au début de leur formation. Une nouveauté et une conséquence directe d'un drame. En 2007, un soldat avait abattu une jeune femme de 17 ans, en pleine rue. Jérôme, lui, voudrait que l'armée suisse évalue mieux les profils psychologiques de ses soldats à qui elle confie une arme, au-delà d'un simple entretien.

« Je n'ai pas d'arme, surtout pas ! »

 

Georges Tafelmacher, antimilitariste, 67 ans (Pauline Hofmann/Cuej)

Au bord du lac Léman, Georges Tafelmacher, restaurateur de meubles, met les choses au clair : non, il ne possède pas d'armes et n'en possèdera jamais. À une petite exception près pour cet amateur de beaux objets : un pistolet du siècle dernier inutilisable, accroché au mur, et dont il admire les formes esthétiques, admet-il avec un sourire.

Lorsque, comme tous les jeunes Suisses, il a dû utiliser une arme pour la première fois, lors de son service militaire, il s'est dit « horrifié. » À l'époque, il est quasiment impossible de passer au travers des mailles du filet de l'armée. Il aurait voulu « faire son service sans armes. » D'ailleurs, le militant a tout fait pour se débarrasser de son fusil de service.

Lorsqu'enfin, il peut rendre son arme, il ramène à l'arsenal « un machin immonde. » Avec une satisfaction certaine, il entre dans les détails : « Les militaires de l'arsenal étaient choqués, ils n'avaient jamais vu ça. » Il raconte également le jour où il a désarmé un homme qui le menaçait en lui parlant, simplement. C'était aux États-Unis et celui qui pointait son arme sur Georges Tafelmacher désespérait de trouver un travail, sa femme venait de le quitter. « Beaucoup de gens à qui je raconte cette histoire ne me croient pas. Mais cela s'est vraiment passé ainsi. »

Éviter le sujet

Aujourd'hui, à 67 ans, Georges Tafelmacher milite au Groupe pour une Suisse sans armée à l'origine de plusieurs référendums d'initiative populaire pour restreindre le droit de posséder une arme. Il décrit avec dégoût et emphase la fascination enfantine et les instincts primaires qui lient ses concitoyens à leurs armes. Avec son beau-frère, heureux possesseur d'un petit arsenal à domicile, il préfère éviter ce sujet.

Les cheveux blancs en bataille, il explique comment il passe pour un anarchiste d'extrême-gauche dans son pays, où les armes marquent en pointillé la vie politique.

Pauline Hofmann

Une tragédie de plus dans un pays qui figure au palmarès mondial du nombre d'armes à feu par habitant. Jusqu'à six Suisses sur dix possèdent un pistolet, une carabine ou même un fusil automatique chez eux (les estimations varient du simple au double). La confédération helvétique trône donc sur le podium d'un classement que peu lui envient : le pays arrive juste derrière les Etats-Unis et le Yémen.

Les incidents comme celui de Menznau sont rares, mais ils choquent profondément la population helvète, pourtant attachée à ses armes. Au mois de janvier 2013, un homme abattait trois personnes et en blessait deux autres à Daillon. En 2001, c'est un déséquilibré armé d'un pistolet et de deux fusils qui pénétrait dans

le Parlement local du canton de Zoug. Quatorze élus meurent dans le massacre qu'il perpètre. S'il demeure peu élevé au vu de l'arsenal qui circule dans le pays, le nombre de ces tueries augmente depuis une vingtaine d'années. Et pourtant, la législation n'a de cesse de se durcir. Pas assez apparemment, puisqu'il demeure extrêmement facile de se procurer une arme en Suisse.

Un Uzi pour quelques centaines de Francs suisses

De père en fils, on se transmet l'arme militaire que les soldats peuvent racheter à la fin de leur service. Longtemps, les armes ont eu leur quartier dans chaque famille (voir aussi le reportage près de Lausanne). Aujourd'hui, pour quelques centaines de Francs suisses, on peut se procurer un vieux Colt, un Uzi ou bien un fusil d'assaut sur un site de petites annonces. Au vendeur de vérifier que l'acheteur possède bien l'une des centaines d'autorisations délivrées tous les ans par les cantons. Un simple formulaire, où, en somme, on atteste sur l'honneur que le pistolet que l'on veut acquérir va être utilisé pour la chasse ou le tir sportif. Plus de 95% des demandes sont approuvées par les autorités, en dépit des restrictions imposées par l'Union Européenne depuis l'entrée de la Suisse dans l'espace Schengen.

En se rapprochant de l'Union, Bern inquiète les pro-armes comme Willy Pfund, le président de Pro Tell, équivalent suisse de la NRA (National Riffle Association, lobby pro-armes à feu aux Etats-Unis). « À terme, Bruxelles interdira totalement les armes en Suisse », est-il persuadé. Mais Willy Pfund a des ennemis à Genève, Zurich ou encore Bâle.

La fronde s'organise

Josef Lang, vice-président du Parti écologiste suisse, est le porte-drapeau de cette guerre contre les armes. « J'étais au Parlement de Zoug, ce jour-là. J'étais dans la salle », énonce-t-il posément. Deux ans après, il prend ses quartiers au Parlement national. « Après cette tragédie, les révisions de la loi sur les fusils ont pris force. » La fronde parlementaire nationale, jusqu'alors inexistante, s'organise et s'intensifie autour des verts et des socialistes suisses. Avant 2001, rares étaient les députés à se prononcer ouvertement contre les armes à feu. Aujourd'hui encore, même au sein du Parti socialiste suisse, certains, amateurs de tir, se font petit dès lors qu'il s'agit de voter pour une restriction de la législation.

En 2011, Josef Lang et son parti ont soutenu une votation interdisant aux citoyens mobilisés dans l'armée de garder leur arme de service chez eux, comme cela est le cas à l'heure actuelle. Un échec. 56 % des Suisses votent contre. « C'est beaucoup, mais je pense que si vous aviez posé la question il y a cinquante ans, le rejet aurait été bien plus massif », estime Alain Perret, membre de la Société des carabiniers de Lausanne, une association de tir. Des dizaines de milliers de SIG 550, fusils de l'armée suisse, continuent donc à meubler les appartements suisses.

La campagne de récupération, « de la poudre aux yeux »

Une fois libre de tout devoir militaire, et pour la modique somme de 100 Francs suisses (soit 80 euros), les anciens soldats peuvent garder leur fusil de service. Une arme souvent transmise de père en fils, sans que l'administration soit mise au courant.Aucun répertoire central, des registres cantonaux récents et incomplets, les statisticiens les plus chevronnés se sont cassés les dents pour savoir combien d'armes sont en circulation dans la Confédération.

Plus réservés sur la détention d'armes, les cantons de Vaud et de Genève se sont hasardés dans une campagne de récupération de fusils et pistolets. « Ils n'ont récupéré que de vieux pétards hors d'état de fonctionner », explique l'anti-militariste rompu qu'est Georges Tafelmacher, le responsable de la section lausannoise du Groupe pour une Suisse sans armée. « De la poudre aux yeux. » Les amateurs de tir et les collectionneurs d'armes ont encore de beaux jours devant eux.

Pauline Hofmann

Au beau milieu de l'Europe, une petite Amérique vit paisiblement, ou presque, avec ses millions d'armes en circulation. Depuis quelques années, des tueries endeuillent le pays et posent régulièrement la question de la détention d'arme sur la table de nos voisins helvétiques. Le vernis des pro-armes s'écaille.

C'était un homme calme, un peu étrange peut-être, mais rien ne laissait présager le drame. Le 26 février 2013, à l'heure de la pause, un employé fait irruption dans la cantine de l'usine de bois de Menznau, en Suisse. Il ouvre le feu sur ses collègues, en tue deux et meurt au cours d'un corps-à-corps avec un employé qui essaye de le stopper. Deux personnes succombent à leurs blessures, élevant le bilan final de la tuerie à cinq morts.

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