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Le lieu de réunion de toute une famille
En plus de ses meubles, Noëlle y a ses souvenirs. Par la fenêtre, la vieille dame observe son quartier qui a changé. "Le soir, on se retrouvait tous sur la place en bas. Les enfants jouaient, on discutait parfois jusqu’à minuit," se remémore-t-elle. Son logement, lui aussi, a été le témoin du temps qui a passé : "Mon appartement, c’est la jeunesse de mes filles. Je les revois encore courir, construire des cabanes avec des bouts de ficelles. C’est comme si c’était hier".
Si cet appartement pouvait parler, il en aurait des choses à dire.
Le départ de ses enfants a été un peu difficile à vivre. "Quand ma première fille est partie, il me manquait quelqu’un à table," confie-t-elle. Pourtant, l’appartement de Noëlle n’a jamais vraiment été déserté. Avec quatre enfants, cinq petits-enfants et deux arrière-petits-enfants, il est devenu le point de chute de toute une famille : "Mon arrière-petit-fils vient déjeuner chez moi tous les mardis midi." Les repas de famille se font encore sur la même table en chêne vieille de 30 ans.
Les guerres et les persécutions politiques dans leur pays d’origine les ont poussés sur les routes de l’exil. Une fois arrivés sur le territoire français, ils ont rejoint Paris, où les services sociaux les ont pris en charge. Ils ont ensuite été placés à Strasbourg dans des logements vacants. Raid, 43 ans et doyen de la colocation, a emménagé il y a plus de deux ans dans le modeste appartement, rue Kepler. Ce F4, d’environ 44 m2, était loué pour eux par l’Office français de l’immigration et de l’intégration (OFII).
Les quatre hommes ont appris à cohabiter : "On vit normalement, comme quatre colocataires." Leur complicité saute aux yeux. Moqueur et le sourire aux lèvres, Momen reproche à Ahmed d’avoir pris l’habitude de cuisiner à minuit. Des petits désagréments du quotidien qui ne les empêchent pas d’être solidaires. Lorsque Raid entend parler de petits boulots, il en fait part à ses colocataires. “On est tous dans la même galère, on est obligé de s’entraider”, conclut-il.
Parmi les derniers habitants du 12 rue Kepler vivaient quatre demandeurs d’asile dont l'intégration s’est avérée difficile.
Les bras chargés de sacs plastique, quatre hommes dévalent les escaliers du hall encrassé du 12 rue Kepler. Une camionnette blanche, coffre ouvert, les attend devant la porte d’entrée. 15 minutes auront suffi pour entasser des mois, voire des années, de vie dans la tour. Ce mardi 12 novembre, Ahmed, Mohammed, Momen et Raid déménagent. Les colocataires partent vivre ensemble, rue Marie Jeanne de Lalande, à Cronenbourg.
Il s’agit de trois Soudanais et d’un Irakien pris en charge par le Centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA**), comme 28 autres réfugiés ayant vécu dans la tour. “À 15h, il n’y aura plus personne. À cause de la démolition de la tour, les huits logements sont vidés”, explique Dimitri Silvestrini, un employé de la Croix-Rouge qui accompagne leur relogement.
L’écoquartier de la Brasserie fut le premier construit à Strasbourg. Cinq ans plus tard, malgré des aspects positifs, les habitants dressent un bilan mitigé de l'expérience et les critiques fusent.
Les grandes surfaces aussi doivent s'adapter, comme Carrefour City, installé depuis cinq ans route de Mittelhausbergen. Depuis l'arrivée de l'épicerie Bee Vrac à proximité, la supérette propose également des produits en vrac. Des nouveaux services sont disponibles, comme le Relais colis ou la livraison à domicile. En cinq ans, le nombre d'employés de la supérette est passé de cinq à treize personnes.
Cyrielle Thevenin et Alix Woesteland
L'Association musicale et culturelle de Cronenbourg, qui gère l'école de musique, et l'association Ballade, proposent des cours de pratique instrumentale dans le quartier. Les directrices respectives des deux associations, Ljuba Preslavsky et Perrette Ourisson, évoquent leurs visions distinctes et complémentaires de la musique.
Un départ teinté de nostalgie
Si les derniers habitants décrivent leur situation comme de plus en plus invivable, il n’en a pas toujours été ainsi. Les trois tours Kepler ont longtemps été un lieu de solidarité et de vivre ensemble. Celik Esin-mur, une étudiante qui a grandi au n°12, regrette : "Ici, on est tous des amis d’enfance", entre voisins "on était toujours là les uns pour les autres", peu importe l’origine ou la religion. Nostalgique, Sukran explique qu'avant, "c’était super ! Quand il y avait tout le monde, on organisait des journées ensemble, on passait boire le thé". Hedwige, quant à elle, s’émeut : "Tous mes enfants sont nés ici, c’est toute ma vie que j’ai vécu ici", avant de se remémorer : "Les gens vous respectaient, ils ne vous claquaient pas la porte au nez." Elle craint de partir et de devoir "se faire de nouveau respecter ailleurs” par des gens qu'elle ne connaît pas.
Même si le calme semble être revenu, maintenant que la plupart des habitants sont partis, la famille Esin-mur attend avec impatience le jour du départ, prévu au début du mois de novembre. Leur futur appartement, plus grand, est situé à une centaine de mètres à peine des tours, rue Lavoisier. Selon Paul Strassel : "Les trois quarts [des habitants des tours] veulent rester dans le quartier et lorsque nous les y relogeons, c’est avant tout une demande de leur part." À l’instar de Sevgi, qui souhaitait continuer de vivre à Cronenbourg en raison de son attachement au quartier. Elle connaissait déjà la majorité de ses nouveaux voisins avant même de déménager. Pour elle comme pour une grande partie des habitants, ce sont avant tout les liens sociaux tissés au fil des années qui comptent, avec ou sans "la Kep”.
* Le prénom a été modifié
© Enzo Dubesset, Inès Guiza et Madeleine Le Page
Malgré ces quelques implantations récentes, l'offre de commerces évolue lentement. La majorité des boutiques du Vieux-Cronenbourg y sont installées depuis plus d'une quinzaine d'années. Elles font face aux évolutions du quartier et au changement progressif de la clientèle. "Ce n'est pas facile de trouver de nouveaux clients ; ma clientèle vieillit. Mon chiffre d'affaires a baissé. Depuis vingt ans, il y a un véritable déclin. Avant on avait des magasins de vêtements, des bouchers, un poissonnier", décrit Tania Dos Santos, qui gère depuis vingt-sept ans le salon de coiffure Vagues et couleurs, route de Mittelhausbergen. La construction du nouvel écoquartier n’a pas apporté à Tania la clientèle qu’elle espérait : "Ce sont surtout des jeunes qui s'installent. Ils ne vont pas dans ce genre de salon de coiffure. Soit ils ont les moyens et fréquentent des endroits plus haut de gamme, soit ils se coupent les cheveux eux-mêmes."
"On se bouge, on se remet en question"
Pour séduire cette nouvelle clientèle, Tania considère qu'il faudrait changer la manière de travailler et utiliser des produits végétaux. "Ça attirerait peut-être plus de monde. Mais au niveau du travail, ça ne donne pas les résultats des produits chimiques et c’est beaucoup plus cher." La coiffeuse regrette également que le déclin de son chiffre d’affaires ne lui permette pas de rebondir et d’améliorer ses prestations. "Dans les petits salons comme le mien, il n’y a plus beaucoup d'argent, donc pas moyen d'investir dans le marketing ou la publicité." Malgré sa bonne humeur, Tania Dos Santos semble dépassée par la situation : "J'ai 53 ans, c'est sûr que je ne suis plus motivée comme quand j'en avais 25. Si je savais quoi faire, je changerai de métier."