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En 2020, près de 100 000 jeunes thaïlandais se sont rebellés pour avoir le droit de choisir comment se coiffer. S’ils ont obtenu des changements de réglementations, la volonté de s’exprimer par le corps reste contrainte à l’école, dans une société marquée par le militarisme.

À la sortie du lycée Matthayom Wat That Thong, dans le sud-est de Bangkok, les élèves foncent vers le stand de street-food installé stratégiquement à 50 mètres du portail. Ils se calent sur les scooters, prolongent la journée de quelques rires en attendant de rentrer faire leurs devoirs. Sweat à capuche ou cardigan par-dessus l’uniforme, tote bag à l’effigie du drapeau américain ou sac à dos noir, cheveux mi-long plaqués en arrière ou dégradé soigné : à Wat That Thong, « on peut se réapproprier notre corps, apprécie Nanno, 17 ans. Ce n’est pas le cas dans la plupart des écoles ».

Depuis la Constitution de 1975, les élèves thaïlandais sont soumis à une ribambelle d’obligations s’appliquant à leur apparence. De la couleur du soutien-gorge (blanc, caché par un débardeur) jusqu’aux phalanges (pas de bijoux, pas de vernis), leur corps entier est réglementé. Concernant la pilosité, pas de barbes pour les garçons, les cheveux très courts sur le dessus et rasés de près sur les côtés, comme à l’armée. Pour les filles : un carré, avec interdiction de les laisser pousser en dessous du lobe de l’oreille. Pas de teinture, pas de dégradé, pas de frange.

Nanno est nouvelle à Wat That Thong. Pour elle, pouvoir mettre du fond de teint et du fard à paupière rose représente un sacré changement : « Je n’aimais pas les règles de mon ancien établissement. Là, je peux m’exprimer à travers mon style, je me sens plus confiante. » Sa copine Nest a découvert que sa coiffure préférée est le chignon haut : « J’explore ce que j’aime, comment je veux m’habiller. Ça me permet aussi de sociabiliser. Si je vois quelqu’un avec le même style que moi, je vais aller lui parler. » En revanche, le port de l’uniforme demeure. « Des fois, j’ai la flemme de porter une jupe, j’aimerais m’habiller de façon décontractée, reconnaît Nanno. Mais l’école veut quand même que l’on ressemble à des élèves. »

« C’est un conditionnement mental »

La chercheuse à l’université de Bangkok (BU) Rubkwan Thammaboosadee a travaillé sur les mouvements étudiants : « Dans les écoles publiques thaïlandaises, l’uniforme dépasse sa simple fonction. Il devient un moyen de vous faire sentir que vous n’avez aucun droit sur votre propre corps. Quand on est adolescent, on cherche normalement à se découvrir, à expérimenter. Mais le lycée vous réprime subtilement, culturellement, chaque jour, à travers les règles. » Contacté, le ministère de l’Éducation thaïlandais n’a pas donné suite à nos sollicitations.

Devant le lycée Matthayom Wat That Thong, Nest et Nanno profitent de restrictions vestimentaires légères. © Pierrot Destrez

Si les cheveux sont trop longs, les enseignants ont le droit de les couper devant tout le monde, un rituel humiliant pour les adolescents. « Quand vous subissez cela pendant douze ans, ce n’est plus une règle, c’est un conditionnement mental : on vous inculque que vous n’avez aucun droit de contester une règle injuste. Plus tard, quand il y a un coup d’État, cette mentalité reste en vous : vous n’avez pas le droit de contester », développe la chercheuse.

Mais les adolescents ont fini par se faire entendre. En 2020, le mouvement du White Bow (en référence au ruban blanc que les adolescentes sont obligées d’utiliser pour attacher leurs cheveux) émerge sur Twitter (aujourd’hui X). À coups de hashtags, la contestation se répand ensuite dans les écoles thaïlandaises, organisée par un groupe de jeunes appelé Bad Students (« Mauvais élèves »). Alignés au garde-à-vous dans la cour lors de la cérémonie matinale de prière et de chant de l’hymne national, certains lycéens profitent de ce moment de réunion pour brandir leur ruban blanc accroché au poignet et réaliser le signe des trois doigts. Un symbole de révolte, emprunté à la saga hollywoodienne Hunger Games, et devenu l'emblème des mouvements de contestation dans la région asiatique, comme à Hong Kong en 2014.

« L’école est un espace très contrôlé : l’uniforme obligatoire, les cérémonies à respecter, des milliers d’élèves assis ensemble, obéissants, rappelle Rubwan Thammaboosadee. Mais ce mouvement a complètement renversé cette logique  : ils ont transformé cet espace en scène où ils pouvaient exercer leurs droits. » Ils remettent également en question les programmes scolaires. Dans les manuels, le récit des manifestations étudiantes de 1973, 1976 ou encore 2020 est déformé, voire passé sous silence. « C’est un énorme problème, dénonce la chercheuse. Quand le système éducatif tente d’effacer ce qu’il s’est passé, nous cessons d’apprendre de l’histoire. »

« Des policiers me suivaient tous les jours »

Le 19 août 2020, 400 « mauvais élèves » manifestent devant le ministère de l’Éducation. Anna, 14 ans à ce moment-là, prononce un discours contre la discrimination genrée à l'école. « Les filles, nous devions porter un haut spécial sous notre uniforme, les enseignants vérifiaient. On nous apprend à “bien se comporter”, à “savoir se tenir”, mais rien à propos du consentement », dénonce-t-elle encore aujourd’hui. Son combat dépasse l’uniforme. Pendant les cérémonies du matin, elle appelle aussi à la libération des prisonniers politiques. 

Les manifestations durent plus d’un an. Aux réclamations d’un nouveau code vestimentaire se mêlent les critiques de la gestion du Covid-19, la demande d’une nouvelle constitution, une réforme de la monarchie. Selon Amnesty International, les forces de l’ordre ont procédé à des milliers d’arrestations. Soixante-trois personnes sont toujours en prison. Connue pour ses activités militantes, Anna s’est retrouvée au poste lorsqu’elle avait 16 ans. « Le mois qui a suivi mon arrestation, des policiers me suivaient tous les jours. Ils sont même allés voir mon grand-père. » « Il y a un problème de liberté d’expression en Thaïlande, affirme Sataphat Silsawang, expert chez Amnesty International. La loi de lèse-majesté [la plus sévère du monde, ndlr] est utilisée pour restreindre le droit des citoyens à protester. » 

Anna continue depuis son militantisme, notamment en remplissant des plaintes à la Commission thaïlandaise pour les droits humains. Mais sans l’effervescence de 2020 et 2021 : « C’est compliqué de manifester aujourd’hui, il y a une atmosphère de peur. »

Une fausse victoire pour les étudiants

En mars 2025, la Cour suprême a tranché : c’est désormais aux établissements d’établir leurs propres réglementations en matière d’uniformes et de coiffures, et non plus au Ministère. Le gouvernement thaïlandais avait déjà assoupli les règles suite aux manifestations, puis en 2023. Une fausse victoire selon les adolescents mobilisés. Au sein de Satriwithaya, une des meilleures écoles publiques réservée aux filles du centre-ville de Bangkok, de nombreuses règles restent aussi en vigueur. L’uniforme complet, propre et repassé, est attendu tous les matins à l’entrée en cours. Chaussures vernies, sac à dos conforme et pins de l’école compris. Quant aux cheveux, ils doivent être attachés avec un ruban blanc de 2,5 à 3 cm et ne doivent pas dépasser 12,7 cm de long sous les épaules. Interdiction pour elles de porter des franges, des colorations, des permanentes et autres coupes « décadentes ». Une fois par mois, l’équipe scolaire s’assure que les règles sont respectées, mètre à la main. Les contrevenantes s’exposent à des travaux d’intérêt général.

Le ruban blanc est devenu un symbole de contestation. © Pierrot Destrez

Pour Duangkamol Klindee, directrice adjointe de l’école, ces restrictions sont nécessaires. Elle défend le port de l’uniforme, pour « contrôler les différences sociales visibles entre les familles des élèves », et les règles sur les coupes de cheveux, afin de « cultiver l’ordre ». Cela dans un seul dessein, celui de « former les adultes de demain ». « On prépare l’étudiante à vivre dans la société. On leur apprend les traditions, les façons de se saluer. Également à être fière du monarque, fière d’être une citoyenne thaïlandaise. »

Dans la cour de l’école, les avis divergent. « On est d’accord avec l’uniforme, mais les cheveux, c’est trop strict », témoigne Ayda, une lycéenne de 16 ans. Elle profite des vacances pour essayer les dernières coupes à la mode. « Je m’aime plus quand je ne suis pas à l’école, je m’habille comme je veux. C’est l’occasion de tenter des choses, de se plaire davantage. » « Notre uniforme, ça ne va pas, conteste Pie, 18 ans. Ce n'est pas comme dans les films, c’est moche. Ceux des écoles privées sont beaucoup plus stylés, on sait juste en les regardant qu’ils sont riches. »

« Cultiver l'ordre », récolter la révolte

Dans le centre-ville de Bangkok, Tycoon, 18 ans, sirote son café glacé. Les yeux rivés sur son ordinateur portable, le membre du collectif Bad Students collecte des témoignages d’adolescents sur Instagram et X. Ceux-ci dénoncent des violences de la part des enseignants, allant de la tonte jusqu’aux sévices corporels, à coups de bâton. De 2022 jusqu’à 2025, il a recensé 460 signalements, dont une grande majorité concerne la coupe de cheveux.

« On partage les récits, mais on n’a pas le pouvoir de changer les règles d’une école. » Parmi ces témoignages, celui d’un écolier, violenté par son professeur. « On a contacté le ministère à ce propos. Ils ont envoyé un inspecteur pour interroger l’enseignant en question. Une fois parti, le prof a frappé à nouveau l’élève pour l’avoir dénoncé. »

L’étudiant en art, ayant rejoint le collectif après les révoltes, développe : « Même lorsqu’on change la règle, les enseignants continuent de maltraiter les élèves. Le problème est la culture de l’école thaïlandaise. » Tycoon défend une abolition de toutes ces réglementations, afin de permettre à la jeunesse de s’émanciper. « La liberté du corps est le premier palier vers une vraie liberté. Avant de pouvoir s’exprimer, il faut être capable de se coiffer et de choisir ses vêtements comme on veut. »

Quentin Baraja

Pierrot Destrez

Phatsnicha Thudsuriyawong

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