À Plessé, les tiers-lieux en plein coeur
Vidéo de Leyla Sobler

La commune aux 5 400 habitant·es, en Loire-Atlantique, compte 75 associations. Depuis les dernières élections municipales de 2020, la mairie s'appuie sur ce riche tissu pour renforcer le lien social. Reportage à Lâche tout, la Distri’, et au Café associatif plesséen.
Un étang, une église, une boulangerie et un cimetière. Le centre de Plessé se fond dans le paysage rural ordinaire. Rattachée à l'agglomération de Redon, la commune aux 5 400 habitant·es se situe à 40 kilomètres au nord-ouest de Nantes. En ce lundi de début décembre, les piéton·nes ont déserté les rues du centre-ville, qu’anime un ballet ininterrompu de voitures, camions et tracteurs. Le carrefour de la place du Lion d’Or est un passage obligé pour les routier·es rejoignant Guémené-Penfao, Guenrouet ou encore Avessac.
Plessé a pourtant la réputation d’être « un lieu qui bouge ». Le club de football comptabilise 450 licencié·es, la médiathèque est encensée par les riverain·es et le PMU-restaurant l’Escapade est bondé à la pause déjeuner. S’ajoutent à ces enseignes typiques des bourgs, quatre tiers-lieux qui contribuent aussi au dynamisme et au renforcement du lien social entre les habitant·es.
Dans un hangar éclairé par des guirlandes colorées, style guinguette, le marché de l’association agricole Lâche tout s’affaire, comme tous les mardis soir. Le collectif est implanté depuis 2020 sur les 16 hectares d’une ferme un peu isolée, au hameau du Dresny. « Le projet est centré sur l’agriculture, pensée en lien avec la notion de sécurité sociale de l’alimentation », explique Ywé Iel, 57 ans.
Tous les mardis soir, l'association Lâche tout ouvre ses portes pour le marché. © Liza Hervy-Marquer
Bonnet à rayures blanches et roses sur la tête, il tient le stand de pains. Avant de s’établir en terre plesséenne il y a un an, il a parcouru les routes pendant trois ans dans son « camion-maison ». Au total, cinq à six personnes sont actives sur cette ferme, habitant en caravane ou dans le local construit pour les personnes de passage. Les terres et le hangar appartiennent à l’association La Résistouche, qui garantit l’esprit anticapitaliste du lieu sans interférer dans les usages que les membres de Lâche tout veulent en faire. Ce montage juridique est directement inspiré du réseau français Clip. « La propriété est ainsi neutralisée », commente Ywé Iel.
Trois des cinq membres de Lâche tout sont enfants d’agriculteur·ices, mais aucun·e n’avait exercé ce métier auparavant. « On s’est formés en faisant. Pour le pain, je suis passé par l’Internationale boulangère mobilisée [un réseau de boulanger·es professionnel·les ou amateur·ices engagé·es dans différentes luttes militantes et paysannes, qui a vu le jour en 2018 sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes, ndlr] », explique Ywé Iel.
L'association Lâche tout produit 50 kg de pain par semaine qu'elle vend le mardi soir à la ferme. © Liza Hervy-Marquer
En plus du pain, l’association s’occupe du verger et brasse de la bière. Elle touche 5 000 euros d’aides de la Politique agricole commune (PAC) chaque année. Sur les tables, une grille affiche, pour chaque produit, trois tarifs distincts qui permettent de rémunérer les producteur·ices à 100 %, à 75 % et à 125 %. Une politique tarifaire engagée, pour permettre au plus grand nombre d’acheter leurs produits tout en contribuant à soutenir le projet.
Lettres peintes en bordeaux sur une devanture blanche, la Distri’ est un autre lieu phare de Plessé. En plein bourg, à côté du stade, l’endroit est ouvert quatre jours par semaine. Sur le pas de la porte flotte un drapeau de la Palestine qui détonne au milieu de ces rues uniformes. Quelques tables en bois attendent le retour des beaux jours. Une petite caravane abrite des livres d’occasion à destination des plus jeunes. À travers la vitrine de la Distri’, une sélection de livres engagés trône sur un présentoir en métal. Ouvert en avril 2021, le lieu est à la fois une librairie, un bar, un atelier de mécanique et une cantine.
Au premier passage en caisse, on doit ajouter une cotisation à prix libre : on devient adhérent·e de la Distri’. « Si on nous dit d'emblée qu'il faut absolument mettre la main à la pâte, ça peut mettre la pression, mais il faut quand même que les gens soient conscients que c'est un lieu 100 % bénévole. » Ici, aucun·e salarié·e. Tel que rappelé sur son site internet, l’association trouve ses racines dans « l’histoire anarchiste, les expériences autogestionnaires, le milieu punk, les mouvements d’éducation populaire et d’éducation nouvelle et les mouvements sociaux ».
« On ne vient pas tous chercher la même chose. Pour moi, c'est ce qui en fait la richesse. On vient avec ce qu'on est », explique Éric, 71 ans, qui aide en cuisine ce mercredi. Juliette Hervouet, une adhérente qui gère la cantine, acquiesce. Arrivée il y a deux ans à Plessé, elle a d’abord fréquenté la Distri’ en visiteuse, avant d’en devenir une bénévole régulière. « Au début, ça m'allait d'être simple consommatrice, puis j'ai été la petite main pour couper les légumes et ensuite j'ai voulu prendre un peu plus de responsabilités », raconte la jeune femme de 35 ans.
Si la Distri’ séduit les personnes en recherche de lieux militants, elle a aussi été source de tensions au dire de la municipalité. Certain·es commerçant·es auraient dénoncé une concurrence déloyale, des riverain·es se seraient parfois plaint auprès de l'équipe municipale du niveau sonore des événements ou du caractère militant du collectif. « Tout le monde n’est pas à l’aise d’aller chez eux, confie Christine Le Bihan, adjointe aux associations, à la citoyenneté, au sport et à la culture. Pour autant, il faut des lieux comme ça. Ça apporte vraiment quelque chose. Au niveau social, cette association est indispensable. » C’est pourquoi le lieu est d’ailleurs reconnu comme « espace de vie sociale » et est soutenu par la Caisse d'allocations familiales de Loire-Atlantique (CAF 44).
Christine Le Bihan, adjointe aux associations, à la citoyenneté, au sport et à la culture. ©Liza Hervy-Marquer
Mon rôle est de fédérer les associations entre elles
![]()
![]()
Mon rôle est de fédérer les associations entre elles
![]()
La mairie est elle aussi partenaire de la Distri’ et lui verse une subvention annuelle, qui est passée de 550 euros en 2022 et 2023 à 1 000 euros en 2024. L’association a signé une convention avec le centre communal d’action sociale qui s’engage à aider financièrement pour les repas. « Leur cantine du mercredi, c’est une action sociale. Surtout qu’il y a beaucoup de gens pauvres dans la commune et de plus en plus », insiste l’adjointe à la maire. Cet engagement municipal s’est renforcé depuis l’entrée à la mairie des élu·es de la liste Osons Plessé lors des scrutins de 2020.
« Mon rôle, c’est de rassembler les gens et de fédérer les associations entre elles, explique Christine Le Bihan. C’est pas toujours facile, mais c’est agréable de voir qu’au moins six associations sont nées. » Les initiatives citoyennes sont au cœur de la politique municipale, notamment grâce au système de gouvernance participative. Plusieurs comités consultatifs ont été mis en place, dans lesquels les Plesséen·nes sont invité·es à s’investir. Ce sont les VIP, les Volontaires impliqué·es à Plessé.
Il y avait une forte demande de tiers-lieu. Les gens avaient envie de se retrouver.
Ensemble, élu·es et citoyen·nes travaillent sur les affaires courantes et bâtissent des projets précis. Une gouvernance qui porte ses fruits, selon Tanya Sinceretti, bénévole et co-présidente du Café associatif plesséen (CAP), du hameau du Coudray. « Ce que la mairie a mis en place est vraiment bien. Souvent, il y a le programme et la réalité, mais là elle l’a vraiment fait. »
Le CAP se situe au Coudray, mais aussi au Dresny, où deux locaux ont été fournis gratuitement par la mairie en 2021. Durant leur campagne en 2020, les membres d’Osons Plessé avaient recueilli les souhaits des riverain·es pour leur quotidien. « Il y avait une forte demande de tiers-lieu. Les gens avaient envie de se retrouver, d'avoir des événements et de passer du temps ensemble. On a donc facilité la mise en place des deux cafés », raconte Christine Le Bihan. Les deux CAP ne sont pas ouverts en même temps. Au Coudray, le café fonctionne les deux premières semaines de chaque mois et au Dresny ce sont les deux suivantes.
« Je ne tiens pas dans un canapé, il faut que je fasse des trucs », reconnaît d’un ton vif Olivier Berthelot, co-fondateur du CAP du Coudray, emmitouflé dans sa parka. « En 2014, j’étais sur la liste pour les municipales, mais pas en 2020. Je voulais garder du temps. » Depuis, l’élu en charge du sport a quitté son poste et Olivier Berthelot a accepté de lui succéder. « Au final, ça me permet de faire la passerelle entre le café et la mairie. »
Olivier Berthelot, cofondateur du CAP, habite au Coudray depuis 2013. © Liza Hervy-Marquer
À 47 ans, ce père de trois enfants travaille à son compte en tant que chargé d’études de marché. Rattrapé par son engagement associatif, le quadragénaire court partout. Il aspire à diminuer le temps qu’il consacre au café. « Au départ, je faisais un peu tout, mais là j’ai laissé la présidence. On copréside avec un camarade. » Le lieu revendique pourtant un fonctionnement collégial. « On n’était pas tous d’accord, mais moi je tenais à ce qu’il y ait une structure pour savoir qui fait quoi. Le but des coprésidents, c’est de chapeauter tous les pôles : la logistique, la trésorerie, la communication et la partie artistes. Finalement, la majorité a été pour », détaille Olivier Berthelot.
Sur un tableau blanc, au-dessus des canapés, les prénoms des bénévoles sont inscrits au feutre vert. Depuis juin 2024, les effectifs se sont renouvelés. « Ça permet de tourner parce que même si on n’est ouvert qu’une fois par semaine, mine de rien, il faut deux ou trois personnes par permanence », explique Olivier Berthelot. Une à deux personnes au bar et une autre pour animer les soirées qui rassemblent entre 20 et 80 personnes. Il faut accueillir les musicien·nes pour les concerts, présenter les règles d’un jeu de société ou encore servir les galettes bretonnes. « Initialement, le CAP est un réseau d’amis. Aujourd’hui, les gens viennent d’eux-mêmes, on commence à être connus, notamment grâce aux journées du patrimoine agricole. »
Les bénévoles du CAP du Coudray échangent sur la programmation de futurs événements. © Liza Hervy-Marquer
Les Cafés programment des artistes locaux et locales, et commandent leurs boissons aux producteur·ices des alentours. Lâche tout, par exemple, fournit la bière. « C’est une petite commune rurale donc on se connaît entre associations. Il y a du lien, mais il pourrait y en avoir plus », confie Olivier Berthelot. Au sein même des collectifs, certain·es sont conscient·es de la difficulté de réunir et mélanger toute une population. Une fois le constat fait qu’une forme d’entre-soi demeure, l’envie d’en sortir les encourage à trouver d’autres leviers pour mieux fédérer les habitant·es.