Vivre Engagé > S'éloigner > Endurer

ENDURER

“Je me revois l’œil dans la main”

Claire BLONDIAUX et Amandine PONCET

Aller à une manifestation et revenir éborgné, c’est ce qu’ont vécu trente Gilets jaunes. David est l’un d’entre eux.

Le 16 mars 2020, David a perdu son œil gauche. Il était venu, depuis Troyes, manifester à Paris pour le troisième acte des Gilets jaunes. Le quadragénaire se trouvait dans le cortège quand une balle de défense a atteint son œil. Tout de suite, il a compris : “J’avais l’impression de prendre un parpaing dans la tête et pourtant j’étais loin.” C’est d’abord la haine qui l’a envahi. Puis, les séquelles physiques et psychologiques ont bouleversé son travail, sa vie de famille et son rapport au militantisme.

Des images de l’accident, restent des flashs dont il n’arrive pas à se débarrasser. Surtout la nuit : “Dormir ? Ça fait trois ans que je fais des cauchemars. Je me revois avec un trou dans la tête, la gueule en sang, l'œil dans la main.”

En octobre 2020, David retourne manifester six mois après son accident. © Facebook de David

Depuis un an, il est suivi par un psychologue : “L’autre jour, il m’a dit de prendre des cachets, d’aller chez le psychiatre, que j’étais en grosse dépression. Je lui ai répondu que j’allais me foutre en l’air.”

Handicapé pour travailler

David est scieur dans une usine d’aéronautique. Pendant l’année qui a suivi son accident, il n’a pas pu manipuler ces machines qu’il connaît par cœur. Un supplice. À l'instant même où il a été touché par le tir de LBD, David a pensé à son emploi : “On m’a dit que je n’avais pas crié, que j’avais juste dit ‘je vais perdre mon boulot’.”

Au bout de ces douze mois interminables, il reçoit sa prothèse oculaire, une lentille qui ressemble à un véritable œil et qui cache le vide du globe mutilé. Il peut alors revenir au travail. “Faire 70 kilomètres seul, tous les jours, c’est dur, mais reprendre le travail et reconduire, pour moi c’était primordial. C’était retrouver ma liberté.”

Il ne cache pas pour autant les difficultés liées à sa vision altérée : “En trois mois, j’ai évité deux accidents. Parfois il y a des petits incidents au travail, quand je ne vois pas des collègues arriver par le côté.”

“Pour ma mère, c’était compliqué”

Le jour de l’accident, sa femme lui avait dit de ne pas se rendre à la manifestation, que c’était risqué. Ça ne l’a pas arrêté. Quelques heures plus tard, lorsque son épouse a appris qu’il était blessé, elle a craqué. “Je ne l’avais jamais vue pleurer”, confie David. Quelques jours plus tard, quand il a enjambé le pas de la porte en revenant de l'hôpital, c’est une de ses filles qui s’est effondrée. “Elle m’a agrippé la jambe et ne m’a pas lâché.”

Si cela a été dur pour elles, ce sont bien son épouse et ses deux filles, 14 et 17 ans, qui le font tenir. “On n’arrive pas à s’en sortir. Si je n’avais pas d’enfants, pas de femme, je me serais tiré une balle. J’y pense encore.”

David a essayé d’y retourner. Il a de nouveau enfilé son gilet jaune quelques mois plus tard. Un geste assez mal accueilli dans sa famille : “Pour ma mère, c'était compliqué, parce qu’elle ne comprenait pas mon engagement juste après la perte de mon œil.” Progressivement, il a commencé à s’interroger, à douter. “On va en manif pour défendre nos droits, notre frigo et ça fout la haine parce qu’on revient avec une main en moins, un œil en moins et des points de suture.”

Pour les trois ans du mouvement, il a tenu à aller manifester. “Quand je suis rentré chez moi, je me suis dit ‘c’est bon, j’en peux plus’.” Aujourd’hui, il souhaite faire une pause. Mais de son militantisme, il n’a aucun regret. Il espère juste que celui qui lui a fait perdre un œil sera jugé.

Vivre Engagé > S'éloigner > Se Repentir

SE REPENTIR

Dans la tête d’une ex-complotiste

Valentin MACHARD

Barbara a longtemps cru à un complot de l’industrie pharmaceutique. Après avoir frôlé le pire, cette Française installée à Munich a opéré un revirement idéologique. Elle raconte.

Cyséepho, en plein direct sur sa chaine Youtube. © Valentin MACHARD

Après une terrible rage de dent, Barbara, alias Cyséepho sur YouTube, devient adepte des médecines alternatives. Une porte ouverte sur les théories du complot. Sa croyance dans une conspiration Big Pharma l’amène à mettre son enfant en danger. Désormais chasseuse de Fake news convaincue, elle bataille en ligne contre les discours complotistes.

© Valentin MACHARD
Vivre Engagé > S'éloigner > Renaître

RENAÎTRE

Et le skinhead devint moine

Claire BLONDIAUX et Amandine PONCET

Il y a trente ans, les guerres de gangs étaient le quotidien de William. L’ancien skinhead néonazi vit aujourd’hui dans un monastère hindouiste près de Rouen.

© Claire BLONDIAUX et Amandine PONCET
Vivre Engagé > S'éloigner > Raviver

RAVIVER

Carnet de rond-point

Emma BARRAUX et Pierre FRASIAK

Depuis 2018, le mouvement des Gilets jaunes a remodelé le quotidien de nombreuses personnes en France. Après trois ans, ceux d’Horbourg-Wihr, dans le Haut-Rhin, poursuivent la mobilisation en espérant l'amorce d'une révolte populaire.

Chronologie du mouvement des Gilets jaunes à Horbourg-Wihr. © @MMI

Un petit attroupement se forme, à quelques pas du marché de Noël de la place Rapp à Colmar. Alors que certains se réunissent autour d’une table couverte de manneles et de thermos de vin chaud, café et infusions, d’autres dansent sous le kiosque sur des musiques diffusées par une grande enceinte apportée pour l’occasion. Guirlande lumineuse autour du cou et bonnet fluorescent sur la tête, Serge prend Christophe sous le bras… Ce dernier, habillé de son gilet jaune, esquisse un sourire : “Lors de notre première rencontre, il m’a fusillé du regard.” Mais depuis leur parcours commun au sein des Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr, les deux compères sont devenus amis. Ils profitent des boissons chaudes offertes par les participants de la manifestation anti-passe sanitaire de ce soir de début décembre, pour se réchauffer. “Tous n’ont pas rejoint les anti-passe mais pour ceux d’Horbourg-Wihr c’était une évidence”, explique Julie, 29 ans. Le 17 novembre dernier, le mouvement a soufflé sa troisième bougie. Trois années marquées par une mobilisation exceptionnelle à ses débuts, de nombreuses rencontres et son lot de désillusions.

“Coup de foudre” pour le gilet

Le groupe a beaucoup évolué depuis le 17 novembre 2018, date des premières occupations de ronds-points. Au début, ils sont quelques centaines à investir le giratoire situé à la sortie d’Horbourg-Wihr en direction d’Andolsheim où, selon les organisateurs, plusieurs milliers de voitures passent chaque jour. Steve, 33 ans au début de la mobilisation, est alors intrigué par l’effervescence et s’arrête sur le rond-point entre la D418 et la D415 : “Il fallait que j’aille voir. J’ai tout de suite accroché. Et le lendemain, j’étais de retour à 8h du matin.” Ce “coup de foudre”, selon ses propres mots, ils sont plusieurs dizaines à l’avoir. Les plus investis se rendent tous les jours sur le rond-point et aux manifestations organisées chaque samedi à Strasbourg et à Colmar.

D’autres, comme Pascal, 59 ans alors, ne visitent pas quotidiennement le rond-point mais participent aux réunions du lundi soir organisées par les Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr. En interne, le fonctionnement du groupe est horizontal, non hiérarchisé. “Pour moi qui venais d’une organisation syndicale très structurée, c’était déroutant mais très intéressant. Ce fonctionnement était la meilleure réponse à apporter au pouvoir traditionnel”, estime Pascal.

Le second QG des Gilets jaunes d'Horbourg-Wihr a été construit fin décembre 2018. © DR

En décembre 2018, les Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr doivent quitter le carré de terre à côté du rond-point sur lequel ils avaient installé une tonnelle, une table et quelques chaises. Ils se déplacent sur un champ adjacent avec l’accord de son propriétaire. Ils y construisent un dôme, une terrasse, le tout sur des palettes pour éviter de marcher dans la boue et pouvoir accueillir des réunions, des fêtes et des anniversaires. Cependant la fréquentation commence à décliner. Dès les premiers mois du mouvement, “ça s'est vite tassé”, constate Julie. Pascal fait partie de ceux qui se désinvestissent à cause d’un manque de résultats et d’organisation. Une tendance que le sociologue Raphaël Challier a constatée dans d’autres groupes en France : “À partir de janvier 2019, le déclin est très rapide. Le mouvement se recentre progressivement autour de petits groupes de dix ou quinze personnes.”

“Cette dynamique était cassée donc j'avais moins envie d'y aller.”

Malgré cette baisse d’intensité, les relations s’intensifient au sein d’un noyau dur d’une quinzaine de Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr. La proximité grandissante entre les membres du groupe bouleverse leur quotidien. Certains s’éloignent de leurs anciens amis qui ne comprennent pas le temps et l’énergie qu’ils consacrent au mouvement. “Aujourd’hui on se voit pratiquement tous les jours, c’est une famille qu’on a choisie”, résume Julie. Pour Christophe, 55 ans, cette aventure en jaune lui permet de faire le tri. Il invite ses “anciens amis” sur le rond-point, mais peu le suivent, et il se fatigue “des excuses” qu’ils lui donnent pour ne pas se déplacer. Son engagement est total, il se rend tous les jours sur le camp pour s’occuper du ménage, malgré son rythme de travail en 3x8. Des liens forts, c'est aussi ce qu’a construit Steve depuis trois ans.

“J'ai rencontré des gens qui ont changé ma vie.”

Leur forte présence sur le rond-point vaudra à ce groupe d’irréductibles “une perte de respectabilité”. Un phénomène observé par Raphaël Challier ailleurs : “Les Gilets jaunes qui restent sont requalifiés négativement comme des gens qui ‘ont du temps à perdre’, ‘ne travaillent pas’, voire des ‘cas sociaux’.” Les Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr n’échappent pas à ces clichés, qu’ils contestent : “Tous nos membres travaillent ou ont travaillé, explique Julie. On nous a déjà traités de fainéants.” “Tu fais l’erreur d’ouvrir une bière sur le QG et on te colle l’étiquette du cassos idéal. Comme si personne d’autre que les Gilets jaunes ne buvait l’apéro”, s’agace Steve.

Les Gilets jaunes quittent le camp

Fin 2019, le noyau dur d’Horbourg-Wihr ne compte plus qu’une quinzaine de personnes. Ses membres vont toujours aux manifestations, plus souvent à Colmar qu’à Strasbourg. Ils continuent d’entretenir et habiter leur QG, victime de multiples dégradations et de deux incendies en mai 2019 et en octobre 2020. Ces deux épreuves soudent le groupe autour de la reconstruction. Steve lance même un journal en interne, baptisé Quartier Général. Avec l’arrivée du Covid-19 en 2020, le noyau dur n’est plus aussi actif mais fréquente toujours le camp. Ce n’est qu’en avril 2021 que celui-ci est démantelé. Pour le petit groupe, aucun doute, le propriétaire a subi des pressions, et a fini par leur demander de quitter les lieux, après deux ans et demi de présence. La durée de vie du camp aura été néanmoins plus longue que pour la majorité des autres groupes de Gilets jaunes, souvent expulsés des ronds-points dès 2019. Il arrive à certains membres, comme Serge, 67 ans, et Steve, de retourner sur le lieu de leur lutte. Toujours vêtus de leur chasuble, ils font un signe de la main aux quelques automobilistes qui les klaxonnent.

Serge et Steve, et d'autres Gilets jaunes reviennent parfois s'installer sur le rond-point qu'ils ont autrefois occupé.© Emma BARRAUX
“On était dans le camp, sur des palettes. C'était quand même assez grand.”

2021 est aussi l’année où une nouvelle opportunité se présente : l’arrivée du mouvement anti-passe sanitaire. À Colmar, les participants du mouvement se tournent très rapidement vers les Gilets jaunes afin d’obtenir des conseils sur la manière d’organiser des mobilisations. Selon ceux d’Horbourg-Wihr, la bascule se fait naturellement. Ils y voient d’abord l’occasion de renouveler leur opposition à la politique gouvernementale mais aussi de faire converger les contestations. Au cours des manifestations, ils brandissent un drapeau, sur lequel flotte leur logo, dessiné par Steve et inspiré de la saga Hunger Games.

Une nouvelle cause à défendre

Pour les Gilets jaunes, la ligne est claire : si certains d’entre eux remettent en cause le vaccin, ils combattent uniquement le passe sanitaire et l’obligation vaccinale. “Toutes les causes qui sont défendables, on y participe, avance Julie. Et dans le petit groupe qui reste, on est sur la même longueur d’onde.”

“Je leur ai dit de faire au moins une réunion pour organiser les manifestations contre le passe sanitaire.”

Pour les Gilets jaunes d’Horbourg-Wihr, cette alliance est l’occasion de relancer des rendez-vous hebdomadaires en rejoignant des manifestations anti-passe le vendredi et le samedi à Colmar. Roland*, 62 ans, a quitté le groupe en mai 2019 après avoir déménagé dans le sud de la France. Il a participé à quelques manifestations de Gilets jaunes dans sa nouvelle région, mais ne les a pas rejoints contre le passe sanitaire. Selon lui, le fait d’être davantage associé au groupe aurait pu l’inciter à s’y rendre : “Je serais avec les gens que je connais à Colmar, je les suivrais.” Parfaitement intégrée dans la contestation anti-passe, la bande d’Horbourg-Wihr reste mobilisée. Pour faire plier le gouvernement ? Les intéressés n’y croient guère, tout comme ils doutent de la capacité de la bannière Gilets jaunes à mobiliser autant qu’en 2018. Les irréductibles espèrent cependant qu’un mouvement, tout aussi fort, peut-être plus global, pourra émerger dans le futur ? “Quelque chose va arriver, résume Serge. Et l’étincelle ça aura été les Gilets jaunes.”

© DR
“Je ne vois pas pourquoi les gens se permettent de dire que les Gilets jaunes c'est fini.”

*Le prénom a été changé.